Le 25 mai 2024, un pêcheur remonte un drôle de poisson au pied du déversoir du lac Wappapello, dans le sud-est du Missouri. Un corps long, une robe tachetée qui fait penser à un python, une tête qui rappelle celle d'un serpent. Après quelques recherches, il comprend qu'il tient un poisson à tête de serpent du Nord, une espèce venue d'Asie et interdite dans l'État. Il le pose alors sur le bitume, persuadé que l'animal va finir par mourir.
Plusieurs heures passent. Le poisson est toujours vivant.
Il est ensuite glissé dans un sac et déposé au bureau local du Corps du génie de l'armée américaine. Jacob Plunkett, agent du Département de la conservation du Missouri (MDC), vient récupérer le sac à 23 heures, près de quatre heures plus tard. Son constat figure dans le communiqué publié à l'époque (traduit de l'anglais) :
Quand j'ai récupéré le poisson, il était encore bien vivant.
Un peu plus de deux ans après, le 28 septembre 2026, le MDC a annoncé qu'un nouveau spécimen venait d'être retiré d'un affluent de la rivière Eleven Point, dans le comté d'Oregon. Et cette fois, c'est l'endroit qui inquiète.
Une deuxième rivière touchée, et pas n'importe laquelle
Le poisson à tête de serpent n'est pas un nouveau venu dans le Missouri. Le premier y a été pêché en 2019, dans un fossé situé entre les digues de la rivière St. Francis. D'autres captures ont suivi en 2023, puis celle de Wappapello en 2024. Toutes dans le bassin de la St. Francis, dans le sud-est de l'État.
La prise de cet automne change la carte. Angela Sokolowski, écologue spécialiste des espèces invasives au MDC, l'explique dans le communiqué (traduit de l'anglais) :
C'est la première fois que nous confirmons la présence de cette espèce dans la partie de l'Eleven Point située dans le Missouri, ce qui laisse penser qu'elle se propage dans l'État depuis des populations connues en aval, en Arkansas.
L'Eleven Point est une rivière classée « National Wild and Scenic River », un statut fédéral de protection. Pour l'écologue, la présence du prédateur aura des conséquences sur ce cours d'eau et sur les espèces qui y vivent.
À ce jour, l'espèce n'a été confirmée que dans ces deux bassins du Missouri, la St. Francis et l'Eleven Point. Les deux descendent vers l'Arkansas, où elle est installée. Personne n'a besoin de la transporter : elle remonte toute seule, d'un cours d'eau à l'autre.
Un poisson qui respire de l'air et résiste même à la glacière
Ce qui rend ce poisson si difficile à arrêter, c'est qu'il respire l'air de l'atmosphère. Tant que sa peau reste humide, il peut tenir plusieurs jours hors de l'eau, précise le MDC. Il est aussi capable de ramper sur la terre ferme pour rejoindre un point d'eau, et de passer l'hiver sous la glace.
L'agence ajoute un détail qui parle à tous les pêcheurs : il survit là où les autres poissons meurent, par exemple dans une glacière.
Côté gabarit, un adulte peut atteindre environ 84 centimètres et pèse couramment entre 4,5 et 5,5 kilos. Certains spécimens pêchés aux États-Unis ont frôlé les 9 kilos. Une fois adulte, il se nourrit à plus de 97 % d'autres poissons. Le reste du menu : crustacés, grenouilles, petits reptiles et, à l'occasion, petits oiseaux et mammifères.
Sa reproduction fait le reste. D'après la fiche du MDC, une femelle peut pondre jusqu'à cinq fois par an, à raison de quelque 50 000 œufs à chaque fois. Les parents restent près du nid et des jeunes jusqu'à un mois et les défendent vigoureusement. Angela Sokolowski s'attend donc à des effets négatifs : le poisson va concurrencer les espèces déjà présentes et s'attaquera probablement aux poissons locaux, dont le black-bass à petite bouche, très recherché par les pêcheurs.
Couper la tête, vider ou enfermer dans un sac : la consigne donnée aux pêcheurs
L'histoire du bitume explique la consigne. Rejeter le poisson à l'eau est exclu, mais le balancer sur la berge ne sert à rien non plus : il pourrait regagner la rivière, ou une autre.
Le MDC demande donc aux pêcheurs de le tuer eux-mêmes, de trois façons possibles :
- lui couper la tête ;
- le vider ;
- l'enfermer dans un sac plastique fermé, à jeter à la poubelle.
Avant cela, il faut s'assurer qu'il s'agit bien de lui. Le poisson à tête de serpent ressemble au poisson-castor, une espèce locale. La différence se voit sous le ventre : sa nageoire anale est beaucoup plus longue. L'agence demande ensuite de le photographier, de noter le lieu de la prise et de la signaler.
Dans le Missouri, il est illégal d'importer, de vendre, d'acheter ou de posséder ce poisson.
Arrivé vivant sur les étals, échappé d'un élevage
Avant 2002, les poissons à tête de serpent étaient importés aux États-Unis comme poissons de consommation, vendus vivants, et pour les aquariophiles. Depuis octobre 2002, une loi fédérale interdit leur importation et leur transport d'un État à l'autre sans autorisation spéciale.
Trop tard pour le centre du pays. En 2008, des spécimens sont découverts dans des fossés de drainage de l'Arkansas, après un accident dans une pisciculture commerciale. Les inondations leur ouvrent la White River, puis les fleuves Arkansas et Mississippi. Depuis, ils progressent vers le nord. Demotivateur avait raconté la capture de 2024, la quatrième recensée dans le Missouri.
Le MDC le reconnaît dans sa fiche : l'ampleur des dégâts sur les poissons locaux reste à mesurer. Aucune population n'est confirmée ailleurs dans l'État pour l'instant.
Source : Missouri Department of Conservation & MDC, fiche Northern Snakehead
