Pendant des années, les satellites ont photographié les eaux turquoise des Bahamas sans parvenir à dire précisément ce qui tapissait le fond. La réponse est venue de sept requins-tigres. Entre 2016 et 2020, des chercheurs ont fixé de petites caméras sur leur aileron dorsal, puis les ont relâchés. Sur les vidéos, les squales passaient la plus grande partie de leur temps au-dessus de prairies d'herbes marines, y compris dans des zones où les cartes satellites n'en signalaient aucune.
Publiée en novembre 2022 dans la revue Nature Communications, l'étude menée par le biologiste marin Austin Gallagher, de l'ONG Beneath The Waves, avec notamment le spécialiste des herbiers Carlos Duarte, de l'université saoudienne KAUST, en a tiré une conclusion spectaculaire : les bancs des Bahamas abritent le plus vaste herbier marin connu sur Terre. Sa surface est estimée entre 66 000 et 92 000 km². Dans sa fourchette haute, cette prairie sous-marine atteint la superficie du Portugal.
Des caméras sur l'aileron et des requins bien plus endurants que des plongeurs

Le choix des requins-tigres n'a rien d'un hasard. Aux Bahamas, ces grands prédateurs fréquentent assidûment les herbiers, où ils trouvent leurs proies. Austin Gallagher, qui les étudiait depuis plus de dix ans, compare ces prairies à une savane dont les requins-tigres seraient les maîtres. C'est en visionnant des images tournées pour comprendre leur quotidien qu'il a remarqué que les mêmes paysages verts revenaient sans cesse à l'écran.
Le dispositif est simple. Un boîtier flottant contenant la caméra est attaché à l'aileron avec des liens biodégradables et une pièce métallique qui se dissout dans l'eau de mer au bout de quelques heures à une journée. Le boîtier se détache alors, remonte à la surface, et les chercheurs le récupèrent grâce à une balise satellite et un émetteur radio. Chaque enregistrement a duré entre 55 minutes et près de deux heures. L'un des requins portait même une caméra à 360 degrés, une première pour un animal marin selon les auteurs.
Au total, les requins filmeurs ont couvert 20,6 kilomètres de fonds marins. Huit autres requins-tigres, équipés uniquement de balises satellites, ont parcouru 4 177 kilomètres sur les bancs des Bahamas. Leur avantage sur les humains saute aux yeux : là où un plongeur couvre quelques centaines de mètres par jour, un requin-tigre en parcourt en moyenne une cinquantaine de kilomètres, d'après les extrapolations de l'étude. Il descend aussi plus profond : 16 mètres en moyenne, contre un peu plus de 5 mètres pour les relevés humains.
Des herbiers là où les satellites ne voyaient rien
Pourquoi ces prairies ont-elles échappé si longtemps aux cartes ? Une grande partie de l'herbier des Bahamas est composée d'espèces clairsemées, comme Halophila decipiens et Halodule wrightii. Leurs feuilles dépassent à peine de quelques centimètres et sont souvent recouvertes en partie par le sable blanc des fonds. Vues de l'espace, elles se confondent avec le sédiment.
Les caméras des requins, elles, ne s'y trompent pas. En moyenne, les squales ont passé 72 % de leur temps au-dessus d'herbiers. Et à deux reprises, un requin a nagé plus de 70 % du temps au-dessus de l'herbe dans un secteur où aucune des sources satellites n'en prévoyait. Pour les chercheurs, le verdict est clair : toutes les cartes existantes sous-estimaient la surface réelle de l'écosystème.
Ces images ont été croisées avec 2 542 relevés effectués par des plongeurs et avec plusieurs cartes satellites, compilées grâce à un système de « votes ». Le contraste avec les chiffres précédents est vertigineux : la base de données mondiale de référence ne recensait jusque-là qu'environ 2 250 km² d'herbiers documentés aux Bahamas.
Un record mondial qui agrandit de 41 % la carte des herbiers
Avant cette étude, le plus grand herbier connu couvrait environ 40 000 km² dans le lagon situé entre la côte australienne et la Grande Barrière de corail. Il n'avait lui-même été découvert qu'en 2009. L'herbier des Bahamas le dépasse largement, même dans son estimation la plus prudente.
À lui seul, il fait grimper de 41 % la surface d'herbiers marins documentée dans le monde, qui atteint alors 227 287 km². Or ces plantes à fleurs sous-marines sont de redoutables pièges à carbone : elles le stockent durablement dans les sédiments. À partir de carottages, les auteurs estiment, de façon encore préliminaire, que l'herbier des Bahamas pourrait renfermer entre 19 et 26 % du carbone enfoui sous les herbiers de toute la planète.
Les requins nous ont conduits à l'écosystème d'herbiers marins des Bahamas, dont nous savons maintenant qu'il est probablement le plus important puits de carbone bleu de la planète.
Cette phrase d'Austin Gallagher, rapportée par la chaîne australienne ABC (traduction), résume l'enjeu. Les chercheurs y voient aussi un cercle vertueux : la protection accordée depuis longtemps aux requins-tigres aux Bahamas a probablement aidé à maintenir l'équilibre entre les herbiers et les animaux herbivores qui s'en nourrissent.
Un trésor encore fragile
Les auteurs citent deux menaces principales pour ce géant discret : l'extraction d'aragonite, un sable carbonaté, suspendue par un moratoire depuis une quarantaine d'années, et le dragage lié aux aménagements côtiers. Ils plaident pour une protection rapide de l'écosystème, qui abrite aussi des espèces pêchées comme la langouste, le mérou de Nassau ou le lambi.
La suite leur a donné du poids. En juin 2026, une cartographie mondiale des herbiers publiée dans Nature, réalisée à partir de 4,75 millions d'images satellites, a placé les Bahamas parmi les cinq pays qui concentrent 69 % des herbiers peu profonds de la planète. Elle rappelle aussi que seuls 21 % de ces herbiers se trouvent dans des aires marines protégées.
Quant aux requins, ils ont prouvé qu'ils étaient des assistants de recherche redoutablement efficaces. Poser les caméras sur les squales a demandé 26 heures de travail réparties sur 10 jours. Les plongeurs, eux, avaient eu besoin de 250 heures sur 30 jours pour photographier une zone bien plus petite.
Source : Nature Communications & Nature
