Pendant dix ans, des mineurs ont gratté Lady Elliot Island jusqu'à la roche. Sur cette petite île corallienne de la pointe sud de la Grande Barrière de corail, en Australie, ils ont arraché arbres, buissons et herbes pour emporter environ 20 000 tonnes de guano, les fientes accumulées par les oiseaux marins pendant des millénaires.
L'île est ensuite restée nue et silencieuse pendant plus d'un siècle. Aujourd'hui, environ 100 000 noddis noirs viennent y nicher chaque année, contre quelques milliers dans les années 1960. Ce retour, l'île le doit à une famille qui l'a replantée à la main.
Des fientes qui valaient de l'or
Au XIXe siècle, le guano est un engrais très recherché, riche en azote, en phosphate et en potassium. Il sert aussi à fabriquer de la poudre à canon. Sur Lady Elliot, une île d'environ deux kilomètres de tour au large de Bundaberg, dans le Queensland, la couche de fientes atteignait environ deux mètres, selon Christine Dudgeon, qui dirige aujourd'hui le programme de réhabilitation de l'île.
En 1863, le gouvernement du Queensland accorde un premier bail minier. Une trentaine d'ouvriers chinois et malais débarquent. Jusqu'en 1873, ils creusent, chargent le guano sur des wagonnets, le font sécher puis l'expédient vers Sydney, la Tasmanie et la Nouvelle-Zélande. Sa valeur brute équivaudrait aujourd'hui à plus de 18 millions d'euros, selon ABC News.
Les mineurs n'épargnent que huit pisonias, toujours debout à plus de 160 ans. Des chèvres lâchées sur l'île pour nourrir d'éventuels naufragés dévorent ensuite tout ce qui tente de repousser. Lady Elliot devient un paysage lunaire.

Des trous creusés dans le corail au pied-de-biche
Dans les années 1960, l'aviateur Don Adams survole l'île et y voit un potentiel touristique grâce à son récif. En 1969, il obtient un bail en échange de la construction d'une piste d'atterrissage et lance avec sa femme, Moya, un programme de replantation.
Le couple étudie d'abord les espèces qui poussent sur les îles voisines. Dans le jardin familial, à Hervey Bay, Moya fait pousser des filaos, des pandanus et des arbres ombrelles. Les jeunes plants traversent ensuite par centaines, en avion. Les cocotiers viennent de noix de coco ramassées sur Dunk Island. Ils sont toujours là.
Reste le plus dur : planter et arroser à la main. Leur fils, Peter Adams, s'en souvient auprès d'ABC News (propos traduits de l'anglais) :
Je me souviens très bien avoir creusé des trous dans le corail avec un pied-de-biche. Je me souviens avoir marché avec un seau d'eau pour essayer de garder ces plantes en vie, pendant longtemps.
À l'époque, l'île est si dégarnie qu'on la voit d'un bout à l'autre. Les enfants y font du kart et y pilotent des avions miniatures, qui ne risquent pas de se coincer dans les branches.
Les arbres ont fini par cacher le phare
Le programme fonctionne si bien qu'à la fin des années 1980, les arbres masquent le faisceau du phare, selon la fiche historique de l'île. En 1995, il faut ériger une nouvelle tour lumineuse automatique de 34 mètres, alimentée à l'énergie solaire.
La famille Gash, qui détient le bail depuis 2005, a pris le relais. En vingt ans, plus de 20 000 plantes indigènes ont été mises en terre, avec l'aide de la Great Barrier Reef Foundation depuis 2017 environ. La pépinière de l'île cultive 22 espèces locales dans un terreau fabriqué avec les restes de repas de l'hôtel. La replantation couvre environ 70 % de l'île, mais 120 espèces de mauvaises herbes introduites continuent de disputer le terrain.
Des bouchons d'oreilles dans les chambres
Les oiseaux ont suivi la végétation. Les phaétons à brins rouges, présents sur deux sites seulement dans le Queensland, s'y reproduisent depuis les années 1980, et leurs nids se multiplient à mesure que les arbustes s'étendent.
Nous adorons cette île et ses animaux, et nous ne voulons plus jamais qu'elle redevienne silencieuse.
Ces mots, traduits de l'anglais, sont ceux de Zerra Egerton, chercheuse spécialiste des oiseaux marins à l'université de la Sunshine Coast. Au coucher du soleil, des milliers de noddis rentrent de la pêche en frôlant les clients qui vont dîner. L'hôtel fournit des bouchons d'oreilles dans les chambres pour couvrir leurs cris nocturnes.
Source : ABC News & Lady Elliot Island Eco Resort
