En Alaska, les satellites auraient sous-estimé la fonte des glaciers de 7 milliards de tonnes par an

En Alaska, le rebond rapide du sol aurait masqué aux satellites 7 milliards de tonnes de glace perdues chaque année depuis 2002. Voici pourquoi.

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Un glacier qui perd sa glace pèse moins lourd. Rien de surprenant jusque-là. Mais en Alaska, cette disparition déclenche un second mouvement, beaucoup plus discret : le sol se soulève. Selon une nouvelle étude, ce rebond aurait masqué aux satellites environ 7 milliards de tonnes de glace perdues chaque année.

Les satellites n’auraient donc pas observé toute l’ampleur du phénomène. D’après les chercheurs, la perte de masse des glaciers d’Alaska pourrait être environ 9 % plus importante que ne le suggéraient certaines estimations satellitaires classiques.

Une précision s’impose toutefois. Le mot « fonte » est employé ici dans son sens courant. Scientifiquement, l’étude mesure une perte de masse glaciaire, laquelle comprend la fonte de surface et l’écoulement de l’eau, mais aussi la glace perdue lorsque des icebergs se détachent des glaciers.

Sept milliards de tonnes de glace supplémentaires chaque année

Les résultats ont été publiés le 15 juin 2026 dans la revue scientifique Communications Earth & Environment. Dans leur étude consacrée aux glaciers d’Alaska et d’Islande, Ingo Sasgen et ses collègues estiment qu’une composante jusqu’ici mal prise en compte aurait dissimulé 7 ± 1 gigatonnes de perte annuelle en Alaska entre 2002 et 2025.

Une gigatonne correspondant à un milliard de tonnes, ce sont donc environ 7 milliards de tonnes de glace par an qui auraient manqué dans certaines évaluations fondées sur la gravimétrie satellitaire.

Avec leur nouvelle correction, les chercheurs obtiennent une perte annuelle moyenne de 82 ± 5 milliards de tonnes pour les glaciers d’Alaska. À titre de comparaison, une interprétation ne considérant qu’une réponse élastique immédiate de la Terre aboutissait à environ 66 milliards de tonnes par an. Une autre méthode, basée sur l’évolution de l’altitude des glaciers, donnait près de 75 milliards de tonnes par an sur la période 2002–2023.

Le nouveau calcul se rapproche donc des observations réalisées à partir du relief des glaciers, même s’il les dépasse légèrement.

Comment des satellites peuvent-ils « peser » les glaciers ?

Les missions GRACE et GRACE Follow-On ne photographient pas simplement la surface de la Terre. Elles suivent les variations de son champ de gravité afin de repérer les déplacements de masse.

Le principe repose sur deux satellites qui se suivent en orbite à environ 220 kilomètres de distance. Lorsqu’ils survolent une région contenant davantage de masse, comme une grande quantité de glace, l’attraction gravitationnelle modifie très légèrement l’écart entre les deux appareils. Ces variations peuvent être mesurées avec une précision proche du micromètre.

Comme l’explique la NASA dans sa présentation de la mission GRACE, les scientifiques utilisent ensuite ces minuscules changements pour cartographier les variations du champ de gravité terrestre.

Lorsque des glaciers perdent de la masse, leur attraction gravitationnelle diminue. Les satellites peuvent ainsi suivre leur évolution à très grande échelle, y compris dans des régions difficiles d’accès. Mais ils enregistrent également les mouvements de matière qui se produisent à l’intérieur de la Terre.

Le sol remonte à mesure que les glaciers disparaissent

C’est ici que l’analyse se complique. Une immense masse de glace exerce une pression sur la croûte terrestre. Lorsque cette charge diminue, le sol se soulève progressivement et des matériaux se déplacent dans le manteau situé en dessous.

Ce phénomène porte le nom de rebond isostatique glaciaire. Il est connu depuis longtemps et les données de GRACE sont déjà corrigées pour en tenir compte. La documentation scientifique de la NASA rappelle d’ailleurs que les variations de gravité provoquées par la Terre solide doivent être séparées de celles liées à l’eau et à la glace.

Le problème soulevé par la nouvelle étude concerne la vitesse de ce rebond. Les corrections habituelles le traitent généralement comme une réponse lente, largement héritée des anciennes glaciations. Or, sous certaines parties de l’Alaska, la couche supérieure du manteau terrestre est relativement peu visqueuse.

Le sol pourrait donc réagir à la disparition actuelle des glaciers beaucoup plus rapidement, sur des périodes allant de quelques années à quelques décennies. Le déplacement de matière associé au rebond produit alors un signal gravitationnel qui compense partiellement celui de la glace disparue.

Autrement dit, la diminution de la masse glaciaire fait baisser le signal mesuré, tandis que le rebond du sol en masque une partie.

Pourquoi cette correction n’avait-elle pas été pleinement intégrée ?

Pour isoler ce signal, les chercheurs ont combiné plusieurs sources d’information : les mesures des missions GRACE et GRACE-FO, des reconstitutions de l’évolution des glaciers au cours du dernier millénaire, des modèles de la structure interne de la Terre et des observations GNSS du soulèvement du sol.

Ils ont ensuite testé différentes épaisseurs de lithosphère et différentes viscosités du manteau. Leur modèle privilégié pour l’Alaska est soutenu par les vitesses de soulèvement observées au sol, ce qui renforce la crédibilité du mécanisme proposé.

Cette étude ne signifie donc pas que les satellites seraient défectueux. Les instruments mesurent bien les variations du champ de gravité. La difficulté consiste à déterminer quelle partie du signal provient de la glace, et quelle partie vient du déplacement de matière sous la surface terrestre.

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Un résultat important, mais encore dépendant des modèles

Le chiffre de 7 milliards de tonnes par an ne constitue pas une mesure directe et définitive. Il correspond à la correction obtenue avec la structure terrestre jugée la plus vraisemblable par les auteurs.

Ces derniers reconnaissent plusieurs limites. L’histoire précise de la charge glaciaire demeure imparfaitement connue, tandis que la réponse du manteau dépend du modèle rhéologique retenu. Certaines incertitudes structurelles pourraient donc élargir la marge d’erreur réelle.

Les chercheurs écrivent que leurs résultats démontrent surtout la plausibilité d’une composante jusque-là manquante. Ils ne prétendent pas avoir validé définitivement sa valeur exacte.

Il serait également incorrect d’affirmer que la fonte « accélère de 7 milliards de tonnes chaque année ». L’étude ne mesure pas une accélération annuelle de cette ampleur : elle réévalue à la hausse la quantité moyenne de glace perdue chaque année entre 2002 et 2025.

L’Islande serait encore plus affectée proportionnellement

Le même phénomène aurait masqué environ 3 ± 1 milliards de tonnes de perte annuelle en Islande. Cela représenterait près d’un tiers de perte supplémentaire par rapport à certaines interprétations précédentes.

En réunissant l’Alaska et l’Islande, la correction atteindrait environ 10 milliards de tonnes par an. À l’échelle mondiale, cela augmenterait d’environ 4 % la contribution actuelle des glaciers à l’élévation du niveau marin telle qu’elle est déduite de la gravimétrie, soit approximativement 0,03 millimètre supplémentaire par an.

L’effet paraît faible exprimé en millimètres, mais il compte lorsqu’il s’ajoute, année après année, aux autres sources de hausse du niveau des océans.

Les glaciers mondiaux perdent déjà davantage de masse

Cette révision intervient dans un contexte d’accélération générale du recul glaciaire. Une vaste évaluation internationale publiée dans Nature en 2025 estime que les glaciers du monde ont perdu en moyenne 273 ± 16 milliards de tonnes par an entre 2000 et 2023.

La perte annuelle moyenne aurait augmenté de 36 ± 10 % entre les périodes 2000–2011 et 2012–2023. Depuis le début du siècle, les glaciers ont perdu environ 5 % de leur masse à l’échelle mondiale, avec des différences régionales considérables.

Les auteurs de la nouvelle étude pensent que des biais comparables pourraient exister dans d’autres régions où la perte de glace est forte et le manteau terrestre particulièrement peu visqueux. Ils citent notamment la Patagonie, le sud-est du Groenland, certains secteurs de l’Antarctique occidental et la péninsule Antarctique.

Pour l’instant, cette extension à d’autres territoires reste une hypothèse à tester, pas une quantité déjà mesurée.

Une Terre qui réagit presque sous nos yeux

Le paradoxe est saisissant : en Alaska, la disparition des glaciers soulève progressivement le sol, et ce mouvement rend une partie de la perte plus difficile à voir depuis l’espace.

Ce rebond n’est évidemment pas une bonne nouvelle climatique. Il constitue au contraire la réponse physique de la Terre à la disparition d’une masse de glace considérable.

Les futures estimations devront mieux combiner les mesures gravimétriques, les observations GNSS, les variations d’altitude des glaciers et des modèles capables de représenter la réponse rapide du manteau. L’objectif n’est pas de remettre en cause les satellites, mais de mieux interpréter ce qu’ils enregistrent.

Source principale : Ingo Sasgen et al., Rapid rebound hides glacier mass loss from satellite observations in Alaska and Iceland, Communications Earth & Environment, 15 juin 2026.

Manon Moreau

Au sujet de l'auteur :

Manon, c'est notre journaliste couteau-suisse. Gémeaux oblige, elle s'intéresse à tout : de la psychologie humaine aux mystères de la lune, en passant par l'art d'optimiser son intérieur et de pimper son quotidien. Elle adore aussi voyager et découvrir de nouveaux endroits dès qu’elle en a l’occasion. Pour elle, chaque détail de la vie pratique mérite une enquête approfondie. Son secret pour rester inspirée ? Le cinéma et les séries, qu'elle dévore sans modération avant de transformer ses réflexions en articles (vraiment) utiles.