« On a l'impression de naviguer sur de la neige » : en pleine nuit, sept marins traversent une mer d'étoiles que seule une poignée de personnes a déjà vue

L'équipage d'un voilier a traversé une nappe lumineuse géante au sud de l'Indonésie. Leurs clichés inédits percent enfin le mystère des mers d'étoiles.

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Dans la nuit du 2 août 2019, le voilier Ganesha file au sud de Java, entre l'île indonésienne de Lombok et les îles Cocos. L'équipage de sept personnes navigue soudain sur une eau totalement transformée. L'océan émet une lueur diffuse et continue sur des kilomètres. Un membre de l'équipage décrit une sensation irréelle, consignée dans les rapports de recherche :

Il n'y a pas de lune, la mer est apparemment pleine de plancton, mais la vague d'étrave est noire. On a l'impression de naviguer sur de la neige.

Ce phénomène porte un nom évocateur : les mers lactées ou mers d'étoiles. La bioluminescence marine est fréquente. Des méduses, des poissons des profondeurs ou du plancton s'allument par intermittence. Les mers d'étoiles fonctionnent différemment. Le responsable est ici une immense colonie de bactéries aquatiques luminescentes. Elles brillent en continu sur des surfaces vertigineuses pour communiquer entre elles.

Une anomalie repérée depuis l'espace

Le phénomène fascine depuis les premiers navires de commerce au 18e siècle. La science s'appuyait uniquement sur le bouche-à-oreille et les récits de marins. Entre fin juillet et début septembre 2019, l'Agence américaine d'observation océanique et atmosphérique (NOAA) déploie ses satellites dotés de capteurs ultra-sensibles aux basses lumières. Leurs instruments détectent une vaste nappe étincelante de plus de 100 000 kilomètres carrés au sud de Java.

En juillet 2021, la revue Nature Scientific Reports publie une première analyse de ces clichés spatiaux. Les auteurs soupçonnent la présence d'une mer lactée. Ils n'ont aucune preuve visuelle capturée depuis la surface pour le confirmer avec une certitude absolue.

La rencontre entre des marins et un chercheur

Une membre de l'équipage du Ganesha entend parler de cette publication scientifique. Elle réalise que son navire traversait exactement cette zone océanique au moment des relevés satellites. Elle contacte Steven Miller, chercheur au département des sciences atmosphériques de l'université d'État du Colorado, spécialiste de ces apparitions lumineuses.

Le scientifique compare la trajectoire précise du yacht et les images de la NOAA. Tout correspond. Les marins lui confient leurs photographies et vidéos capturées avec un smartphone et une caméra GoPro. L'étude de Steven Miller, publiée le 11 juillet 2022 dans la revue Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS), valide une avancée historique. Ces images constituent les toutes premières photographies d'une mer d'étoiles documentées par des humains. Le chercheur souligne la rareté d'une telle rencontre :

Je dirais qu'il y a seulement une poignée de personnes actuellement en vie qui ont vu une mer étoilée. Car celles-ci ne sont pas très fréquentes, peut-être une ou deux par an au niveau mondial.

Un comportement marin totalement inversé

Le témoignage de l'équipage du Ganesha bouleverse les modèles scientifiques. Le capitaine du yacht observe que la lueur ne flotte pas en surface. Elle provient d'environ dix mètres de profondeur. Les marins effectuent un test simple : ils plongent un seau dans l'océan. En remuant l'eau récoltée, les points lumineux s'assombrissent. Cette réaction est l'exact opposé d'une bioluminescence classique, qui s'active sous l'effet du mouvement.

Satellite research into milky seas bolstered with rare in-person encounter. More details in new PNAS article. Read more about it at the Source: https://t.co/dJ7WFcuR5R https://t.co/bz5QBijM3F

— CIRA (@CIRA_CSU) July 11, 2022

Les bactéries lumineuses réagissent probablement aux changements des courants océaniques, influencés par les conditions atmosphériques. L'association de données spatiales et d'observations directes ouvre une nouvelle voie d'exploration. Steven Miller et son équipe étudient désormais la façon dont ce gigantesque mécanisme marin répondra aux futurs changements climatiques de notre biosphère.

Sources : GEO & Colorado State University

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Céline Gautier

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Journaliste

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