Bloqués par quatre barrages pendant plus d'un siècle, les saumons de la Klamath ont retrouvé 88 % de leur ancien territoire en deux saisons

Aux États-Unis, après la démolition de quatre barrages, des saumons ont franchi rapides et lac de 40 km pour regagner 88 % de leur ancien territoire en amont.

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En octobre 2024, la démolition des quatre barrages de la Klamath s'achevait, sur cette rivière de l'ouest des États-Unis qui traverse l'Oregon et la Californie. Le plus haut des ouvrages retirés mesurait 50 mètres. Une étude publiée le 27 août 2026 dans la revue Scientific Reports livre le premier bilan chiffré : en deux saisons de migration seulement, les saumons chinooks ont réinvesti 88 % de leur ancien territoire en amont, soit 345 kilomètres de cours d'eau.

Ce pourcentage n'est pas une estimation au jugé. Les chercheurs ont comparé la longueur de rivière où des chinooks ont été observés depuis la démolition à celle où l'espèce était documentée avant la construction des barrages. Les 345 kilomètres (214 miles) concernés englobent la Klamath, la Link River et onze affluents. Des chinooks ont même été vus à Beatty Gap, sur la Sprague River, à 1 250 mètres d'altitude et à plus de 580 kilomètres de l'océan Pacifique, le point le plus éloigné jamais enregistré pour des saumons dans ce bassin.

Un sonar posé au pied de l'ancien barrage d'Iron Gate

Pour compter les poissons, l'équipe a installé un sonar à imagerie haute résolution à une centaine de mètres en aval de l'ancien barrage d'Iron Gate, le premier obstacle rencontré par les saumons depuis les années 1960. Le premier chinook a été détecté le 2 octobre 2024, le jour même où la démolition s'achevait.

Comme un sonar ne fournit qu'une image, les scientifiques ont croisé la taille des poissons et leur date d'arrivée pour isoler les chinooks des cohos et des truites arc-en-ciel migratrices. Résultat : environ 7 742 chinooks sont passés en amont à l'automne 2024, soit un peu plus de 18 % de toutes les remontées du bassin cette année-là. En 2025, ils étaient environ 13 310, soit 19 %. Cela fait plus de 21 000 saumons en deux automnes.

Les poissons sont aussi arrivés plus tôt la deuxième année : le premier a été repéré le 12 septembre 2025, et la journée la plus chargée, le 9 octobre, a vu défiler environ 967 chinooks.

Des rapides, un lac de 40 km et deux échelles à poissons

Le trajet n'a rien d'une promenade. Pour atteindre l'amont, les chinooks ont dû traverser les anciens chantiers, remonter des gorges de rapides de classe IV+ et franchir les échelles à poissons des barrages de Keno (7,6 mètres de haut) et de la Link River (4,6 mètres). Ils ont ensuite traversé l'Upper Klamath Lake, un lac d'environ 40 kilomètres de long sur 13 de large. Ces deux derniers barrages n'ont pas été démolis : ils restent gérés par le Bureau of Reclamation, l'agence fédérale américaine chargée de la gestion de l'eau.

D'autres espèces ont suivi le mouvement. Des cohos, des truites arc-en-ciel migratrices et des lamproies du Pacifique sont entrés dans les zones rouvertes dès la première saison, mais sur une étendue bien plus réduite, et les données ne permettent pas encore d'estimer leurs effectifs.

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Pourquoi les saumons avaient disparu de l'amont

Construits entre 1918 (Copco 1) et 1962 (Iron Gate) pour produire de l'électricité, les quatre barrages, hauts de 7,5 à 50 mètres, ont privé les saumons de plus de 640 kilomètres de rivières et d'affluents pendant plus d'un siècle. Ajoutés à la surpêche, à l'usage des terres et aux prélèvements d'eau, ils ont contribué à faire chuter de plus de 90 % les populations de poissons migrateurs du bassin.

En 2002, plus de 33 000 saumons chinooks adultes sont morts avant de pouvoir se reproduire, soit environ un quart de la remontée de l'année, la plus grande mortalité de poissons jamais enregistrée dans l'ouest des États-Unis. Cet épisode a contribué à lancer, sous l'impulsion des tribus locales, des années de campagne pour retirer les barrages.

Le retour rapide s'explique en partie par la géographie du bassin. Les auteurs décrivent une rivière « inversée » : en amont, des cours d'eau larges, lacustres et à faible pente, très favorables aux saumons, alors que le fleuve traverse des montagnes plus bas. Les secteurs rouverts comptent aussi de grandes rivières alimentées par des sources, dont l'eau reste fraîche quelle que soit l'année. Comparée à d'autres grandes démolitions de barrages, dont celles de l'Elwha (Washington) et de la Penobscot (Maine), une part plus importante de l'habitat rouvert a été recolonisée dans les deux premières années, selon les auteurs.

Damon Goodman, auteur principal de l'étude et responsable régional de l'association CalTrout, résume à Inside Climate News (propos traduits de l'anglais) :

La réponse biologique a été beaucoup plus rapide que ce que j'attendais, et que ce qu'attendaient la plupart d'entre nous.

Ce que les chiffres ne disent pas encore

Les auteurs restent prudents. Il s'agit de passages de poissons adultes et d'occupation du territoire, pas encore d'une population qui se renouvelle avec succès. Des frayères et des carcasses ont bien été observées en amont, mais les chinooks se reproduisent le plus souvent entre deux et quatre ans : il faudra encore plusieurs années pour mesurer ce que donne la première génération de reproducteurs. Une partie des poissons étaient en outre issus d'écloserie, celle d'Iron Gate, aujourd'hui fermée, ayant fourni une part de la population de départ.

Le contexte, lui, reste fragile. Selon Inside Climate News, la faible neige, la sécheresse et des débits réduits ont frappé la rivière en 2026, et une infection parasitaire a tué des centaines de jeunes chinooks cet été, surtout des poissons issus d'écloserie. Les saumons sauvages de l'automne, arrivés plus tôt dans la saison, ont largement évité l'épisode. Le partage de l'eau entre agriculteurs, tribus et poissons fait par ailleurs l'objet de nouveaux débats devant les tribunaux.

Reste une inconnue de taille : le saumon chinook de printemps, qui remonte au printemps et passe l'été dans des eaux froides, n'a plus été observé près d'Iron Gate depuis les années 1970. Les rivières alimentées par des sources, tout juste reconnectées, pourraient de nouveau lui offrir le refuge estival dont il a besoin, et un programme de restauration de cette forme du saumon est en cours.

Source : Scientific Reports & Inside Climate News

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Manon Moreau

Au sujet de l'auteur :

Journaliste polyvalente, Manon couvre aussi bien l'actualité chaude que les sujets de société, la culture et la vie pratique. Elle privilégie les angles concrets, les sources croisées et les explications accessibles, quel que soit le thème traité.

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