Ils éradiquent les rats de cette petite île française : sans aucune autre intervention, les oiseaux passent de 400 à 6 000 couples

Sur l'île Tromelin, les rats avaient décimé les oiseaux depuis 1761. En 2005, une dératisation d'un mois a suffi pour voir revenir des milliers de nids.

Ajoutez-nous à vos sources préférées

L'île Tromelin est un minuscule bout de sable et de broussailles perdu dans l'océan Indien. Ce territoire français d'à peine un kilomètre carré se situe à environ 500 kilomètres au nord de La Réunion.

Pendant plusieurs siècles, il a abrité une colonie de rats extrêmement voraces. Les rongeurs se nourrissaient des œufs des oiseaux marins, ravageant l'écosystème local. En 2005, les autorités françaises ont lancé une vaste opération d'éradication. Le résultat, mesuré près de vingt ans plus tard, dépasse toutes les attentes.

Un héritage tragique remontant à 1761

La présence des rats sur l'île Tromelin découle d'une page sombre de l'histoire maritime. En 1761, un navire français nommé l'Utile heurte les récifs coralliens qui entourent l'île. Le bateau transporte des Malgaches capturés pour le commerce d'esclaves. Une partie de l'équipage et environ soixante captifs parviennent à nager jusqu'au rivage et survivent au naufrage.

Les marins français construisent ensuite une embarcation de fortune avec les débris du navire. Ils reprennent la mer et abandonnent les survivants malgaches sur ce morceau de sable désert. Les rats présents dans les cales du bateau ont également trouvé refuge sur l'île. Sans aucun prédateur naturel terrestre pour freiner leur prolifération, les rongeurs ont envahi les lieux.

Avant l'arrivée du navire, Tromelin grouillait de vie. L'île hébergeait des centaines de milliers de frégates, de sternes et de fous. Les rats ont systématiquement dévoré les œufs et les poussins génération après génération. À l'aube des années 2000, la faune ailée était presque totalement anéantie. Les scientifiques ne recensaient plus que deux espèces survivantes, les fous masqués et les fous à pieds rouges. L'île comptait alors moins de 400 couples nicheurs au total.

Un mois pour nettoyer un kilomètre carré

Face à ce désastre écologique, les scientifiques ont planifié une grande campagne d'éradication. En décembre 2005, des équipes sont intervenues sur l'île pour éliminer l'intégralité des rongeurs. L'opération a été radicale et rapide. Les experts ont dispersé des appâts empoisonnés sur toute la surface terrestre. Un mois plus tard, le dernier rat de Tromelin était mort.

L'éradication des espèces invasives permet souvent de sauver les écosystèmes insulaires. Le processus exige habituellement des efforts colossaux. Certaines opérations s'étalent sur plusieurs années et engloutissent des dizaines de millions d'euros. Sur Tromelin, la très petite taille de l'île et l'absence de relief complexe ont facilité le travail. Le terrain complètement plat a permis une action ciblée et fulgurante.

La suite après cette vidéo

Un repeuplement spontané et massif

Une fois la menace des prédateurs écartée, les scientifiques se sont demandé s'il fallait aider les oiseaux à revenir. Matthieu Le Corre est écologue à l'université de La Réunion. Il explique que sur d'autres sites, les chercheurs doivent parfois planter une nouvelle végétation, installer de faux oiseaux en plastique ou diffuser des cris enregistrés pour attirer les volatiles.

oiseaux

Sur Tromelin, les autorités n'ont mis en place aucun de ces dispositifs. L'île a été laissée à elle-même. La nature a repris ses droits très rapidement. Dès 2013, la population de fous masqués et de fous à pieds rouges avait déjà doublé. L'absence de rats a enfin permis aux oisillons de survivre et d'atteindre l'âge adulte.

La victoire la plus spectaculaire concerne les espèces qui avaient complètement disparu. Des sternes blanches, des noddis bruns, des sternes fuligineuses et des puffins fouquets sont arrivés en nombre. Ces oiseaux n'avaient plus été vus en train de se reproduire sur Tromelin depuis 1856.

Aujourd'hui, l'île abrite sept espèces distinctes d'oiseaux marins. Plus de 6 000 couples viennent s'y reproduire chaque année.

En matière de conservation, c'est une réussite merveilleuse

précise Matthieu Le Corre, qui a co-rédigé une étude sur cette renaissance inespérée.

Les sternes et les noddis sont capables de se disperser facilement pour trouver de nouveaux foyers. Cette caractéristique a accéléré le processus. D'autres oiseaux, comme les albatros, restent très fidèles à leur lieu de naissance. Ils mettent parfois des décennies avant de s'installer sur un nouveau territoire, même si la zone est redevenue sûre.

Ce repeuplement exige de grandes capacités de navigation. Les colonies d'oiseaux marins les plus proches se trouvent à des centaines de kilomètres de là. Les individus ont dû voler au-dessus de l'immensité de l'océan Indien pour repérer ce minuscule bout de sable et décider d'y installer leurs nids.

Source : Hakai Magazine

Suivez-nous sur Google

Céline Gautier

Au sujet de l'auteur :

Journaliste

À lire aussi