En octobre 1974, un an après le coup d'État du général Pinochet, le Chili adopte le décret-loi 701. Le texte promet aux planteurs que l'État prendra en charge entre 75 et 90 % du coût du reboisement, selon les études qui l'ont analysé.
Officiellement, il s'agit de protéger des sols exposés à l'érosion et de bâtir une industrie forestière exportatrice. Plus de cinquante ans plus tard, les plantations de pins et d'eucalyptus couvrent près de 3 millions d'hectares du pays, et des études menées sur des dizaines de bassins versants les associent à un débit des rivières plus faible.
Plus d'un million d'hectares plantés avec l'aide de l'État
Selon une analyse publiée par l'Odepa, l'office des études agraires du ministère chilien de l'Agriculture, le décret et sa prolongation de 1998 ont permis de bonifier la plantation d'environ 885 000 hectares de pin radiata et de 270 000 hectares d'eucalyptus.
De 250 000 hectares de plantations en 1974, le pays est passé à près de 3 millions en 2016, d'après les chiffres repris dans une étude publiée dans la revue Forests. Le dernier cadastre de la Conaf, l'organisme forestier de l'État, en recense 3,11 millions en 2021, dont environ 60 % de pin radiata et 33 % d'eucalyptus.
Le système d'aides, lui, a expiré le 31 décembre 2012. Le texte n'a pas été aboli pour autant : ce sont les subventions à la plantation qui ont pris fin, et plus aucune plantation n'est aidée depuis le 1er janvier 2013.
Des arbres qui boivent plus que la forêt d'origine
Les chercheurs avancent plusieurs explications : des arbres à croissance rapide, plantés à forte densité, qui évaporent une grande partie des pluies, et des sols qui retiennent moins l'eau que ceux d'une forêt native.
En 2019, une équipe du Centre de recherche sur le climat et la résilience (CR2) a passé au crible 25 grands bassins versants du centre-sud du pays. Leur modèle montre que le débit annuel moyen baisse à mesure que la part de plantations augmente : de 2,2 % à 7,2 % pour chaque tranche de 10 000 hectares ajoutée, selon le type de bassin. Les petits bassins et les années sèches sont les plus touchés.
Dans la cordillère côtière de Valdivia, une étude de 2009 avait déjà relevé que le débit d'été des cours d'eau grimpait d'environ 14 % pour chaque tranche de 10 % de forêt native en plus dans le bassin, alors qu'il baissait avec la part de pins radiata et d'eucalyptus.
Les auteurs de l'étude de 2019 rappellent toutefois que leur modèle statistique mesure des corrélations, pas des causalités. Et le Chili traverse une mégasécheresse depuis plus de dix ans, qui pèse elle aussi sur les rivières. Carolina Álvarez, universitaire à l'université d'O'Higgins, reste prudente sur les nappes phréatiques, dont l'assèchement dépend des conditions locales. Sur la consommation d'eau, elle est plus directe (citation traduite de l'espagnol, rapportée par Emol) :
Mais qu'elles consomment plus d'eau, c'est réel.
Érosion et mégafeux : l'autre facture
L'un des buts du décret était de stabiliser les sols. Or la coupe rase, méthode courante de récolte, laisse la terre à nu pendant les premières années de repousse, avec un risque d'érosion, souligne la même universitaire.
Le feu est l'autre dossier. Après les incendies de 2017, une commission d'enquête chilienne a pointé ces plantations homogènes, faites d'arbres jeunes et peu entretenus, comme un facteur pouvant intensifier les mégafeux. En février 2023, les incendies avaient consumé près de 458 000 hectares en trois semaines, et le président Gabriel Boric a réclamé une régulation différente de l'industrie forestière.
Les experts ne sont pas tous aussi tranchés. Horacio Gilabert, du centre Cambio Global de l'Université catholique du Chili, rappelle que certaines entreprises ont de mauvaises pratiques, mais que d'autres ont corrigé leurs erreurs passées. Sur la responsabilité des entreprises, sa réponse tient plutôt du oui et du non.
Quand on coupe les eucalyptus, l'eau revient
Une expérience menée dans la réserve côtière valdivienne, dans le sud du pays, montre ce qui se passe quand on fait marche arrière. À partir de 2006, des chercheurs y ont suivi quatre petits bassins de 3 à 5 hectares plantés d'Eucalyptus globulus. Les eucalyptus ont été rasés, des arbres natifs plantés, et la forêt d'origine laissée repousser.
Pendant les neuf premières années de repousse, de 2011 à 2019, le débit annuel a augmenté de 40 % à plus de 100 % la plupart des années. Le débit de base, celui qui maintient les ruisseaux en eau quand il ne pleut plus, a progressé de 28 % à 87 %. Les auteurs, dont Antonio Lara, Julia Jones, Christian Little et Nicolás Vergara, précisent qu'il s'agit à leur connaissance de la première étude de ce type. L'expérience reste limitée à de très petits bassins.
L'engagement climatique pris par le Chili en 2015 prévoyait de reboiser 100 000 hectares d'ici 2030, surtout avec des espèces natives. Les chercheurs de l'étude de 2019 ont simulé l'effet sur l'eau selon la part d'arbres exotiques : avec la moitié de plantations, le débit annuel moyen baisserait de 18 % dans les bassins du centre-sud ; avec 90 %, de 40 %.
Source : Forests (MDPI) & Hydrological Processes (USDA Forest Service)
