Ils muraient leurs fenêtres pour payer moins d'impôts : 100 ans après la fin de cette taxe, on les voit encore sur les vieilles façades

De 1798 à 1926, le fisc comptait les fenêtres depuis la rue. Pour payer moins, les Français en ont muré beaucoup, et ces traces se voient encore.

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Pendant près de 130 ans, chaque porte et chaque fenêtre d'une maison a eu un prix en France. Pour payer moins, de nombreux propriétaires ont muré leurs ouvertures, et un siècle après la suppression de cet impôt, en 1926, ces fenêtres bouchées se voient encore sur les vieilles façades.

L'idée naît sous le Directoire. Le 24 novembre 1798, une loi crée la contribution des portes et fenêtres, voulue par le ministre des Finances Dominique Ramel. Les caisses de l'État sont vides depuis la « banqueroute des deux tiers » de 1797. L'impôt n'est voté que pour un an. Il sera reconduit d'année en année jusqu'en 1926.

Des agents qui comptaient les fenêtres depuis la rue

Le principe séduit l'administration par sa simplicité. Pas besoin d'entrer chez les gens ni d'estimer la valeur d'un logement. Les agents du fisc restent dans la rue et comptent les ouvertures qui donnent sur la voie publique, les cours ou les jardins. Le nombre de fenêtres est vu comme un signe de richesse de l'habitant.

Le tarif dépend de la taille de la commune. Une ouverture coûte 20 centimes dans les communes de moins de 5 000 habitants, et jusqu'à 60 centimes dans les villes de plus de 100 000 habitants. Les portes cochères et les portes des commerces paient le double. Les bâtiments agricoles, les soupiraux et les lucarnes échappent à l'impôt.

Fenêtres murées et trompe-l'œil

Les propriétaires trouvent vite la parade. Ils bouchent les fenêtres dont ils peuvent se passer. Les grandes fenêtres à meneaux de la Renaissance, divisées par une croix de pierre, sont comptées comme quatre fenêtres. Elles sont détruites en masse et remplacées par des ouvertures plus simples. À Paris, ce modèle a presque disparu des façades. L'hôtel de Cluny en montre encore des exemples.

Certains Parisiens vont plus loin. À la place de la fenêtre murée, ils font peindre une fausse fenêtre. Ces trompe-l'œil sont toujours visibles, par exemple à l'angle de la rue Saint-Honoré et de la rue des Prouvaires, dans le 1er arrondissement, ou au 53 rue Bénard, dans le 14e.

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« La loi le leur vend »

L'impôt a un coût pour la santé. Moins de fenêtres, ce sont des logements plus sombres et moins aérés. Médecins et hygiénistes le dénoncent, et ses détracteurs le surnomment « l'impôt sur l'air et la lumière ». Les habitations à bon marché, ancêtres des HLM, obtiennent des dispenses de dix ans. Victor Hugo s'en prend à cette taxe dans Les Misérables, en 1862, par la voix de Mgr Myriel, l'évêque de Digne :

Dieu donne l'air aux hommes, la loi le leur vend.

La France n'a pas inventé ce système. L'Angleterre taxait déjà les fenêtres depuis 1696. Après une forte hausse en 1820, certains immeubles londoniens se retrouvent presque sans fenêtres. Le pays renonce à cette taxe en 1851. Côté français, il faut attendre 1926 et le Cartel des gauches pour que l'impôt sur les portes et fenêtres disparaisse, au profit de l'impôt sur le revenu. Il rapportait encore environ 60 millions de francs par an.

Des registres encore conservés

L'impôt a laissé des traces sur les murs, mais aussi sur le papier. Dans la Creuse, les archives départementales conservent encore, commune par commune, les matrices des contributions foncière, personnelle-mobilière et des portes et fenêtres. Celles d'Aubusson et de Guéret couvrent par exemple les années 1912 à 1916, dix ans avant la fin de l'impôt.

Source : Archives départementales de la Creuse & Hérodote

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Manon Moreau

Au sujet de l'auteur :

Journaliste polyvalente, Manon couvre aussi bien l'actualité chaude que les sujets de société, la culture et la vie pratique. Elle privilégie les angles concrets, les sources croisées et les explications accessibles, quel que soit le thème traité.

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