Il retrouvait sans cesse d'étranges amas de coquilles dans les roches de la mer du Nord : après trente ans, ce paléontologue y voit du vomi de monstres marins

Sous la mer du Nord, un chercheur a identifié du vomi fossilisé vieux de 160 millions d'années. Il l'attribue à des plésiosaures, de grands reptiles marins.

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Depuis trente ans, Dirk Knaust passe au crible des carottes de forage, ces longs cylindres de roche remontés des puits creusés sous la mer du Nord. Ce paléontologue, employé par le groupe énergétique norvégien Equinor, en a examiné plusieurs milliers de mètres. Il y retrouvait régulièrement la même curiosité : de petits amas de coquilles brisées, serrées les unes contre les autres, dont l'origine restait inexpliquée.

Son explication a été publiée le 23 septembre 2026 dans la revue scientifique Geological Magazine. Ces amas seraient du vomi fossilisé. Des pelotes recrachées il y a environ 160 millions d'années par des plésiosaures, ces grands reptiles au long cou souvent surnommés les « monstres marins » du Jurassique. Ce n'étaient pas des dinosaures, mais ils vivaient à la même époque.

Surtout, l'endroit où ces pelotes ont été retrouvées trahit une habitude jamais décrite chez ces animaux : après avoir mangé au large, ils seraient venus tout près du rivage pour se débarrasser de ce qu'ils ne pouvaient pas digérer.

Des pelotes de coquilles, de la taille d'une noix à celle d'une mangue

Le chercheur a étudié entre 20 et 30 de ces amas, sans pouvoir donner de chiffre exact tant certains se sont désagrégés. Ils mesurent de 1 à 10 centimètres, et le plus gros dépasse 15 centimètres de long. Tous proviennent de puits forés autour du gisement de Troll, à une cinquantaine de kilomètres des côtes norvégiennes, dans des couches du Jurassique moyen et supérieur.

À l'intérieur, le mélange est compact : des coquilles de bivalves, des tubes calcaires fabriqués par des vers marins, des fragments de crinoïdes (des animaux fixés au fond par une tige), quelques bélemnites, proches des calmars, et des débris de bois. Des coquilles intactes côtoient des coquilles cassées, et leur surface est corrodée. Autant d'indices d'un passage par un estomac. Les paléontologues ont un mot pour ces fossiles : des régurgitalites.

Si ces pelotes ont traversé le temps, c'est en partie parce qu'elles étaient très compactes et enrobées de mucus, explique Dirk Knaust dans un communiqué de Cambridge University Press, l'éditeur de la revue. La plupart ont été détruites par les vagues et les marées. Quelques-unes ont été vite recouvertes par les sédiments apportés par les fleuves, ou ont fini dans des terriers de crustacés.

Des coquillages qui n'avaient rien à faire là

C'est le détail qui change tout. Au Jurassique, la zone des forages était le delta d'un fleuve, peu profond, où l'arrivée d'eau douce faisait sans cesse varier la salinité. Or les crinoïdes et les vers retrouvés dans les amas ont besoin d'une eau de mer au taux de sel stable. Ils ne pouvaient pas vivre à cet endroit.

Quelqu'un les y a donc apportés. Un prédateur qui se nourrissait sur le fond marin, au large, puis nageait vers la côte avant de recracher les parties dures.

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Requins, crocodiles, ichtyosaures : les suspects écartés un par un

Restait à trouver le coupable. Dans l'une des carottes, à quelques centimètres d'un amas, Dirk Knaust est tombé sur un os et des excréments fossilisés. Il a d'abord cru à un os de dinosaure. Le scanner a montré qu'il s'agissait d'une vertèbre d'ichtyosaure, un reptile marin à l'allure de dauphin. Fausse piste : ces animaux chassaient surtout des poissons et des proies molles, comme les calmars.

Les autres candidats ont été éliminés de la même façon. Les céphalopodes ne correspondent ni à la taille ni à la composition des pelotes. Les poissons en produisent de bien plus petites. Les requins et les crocodiles de l'époque fréquentaient la région, mais ils mangeaient surtout du poisson, et aucun squelette de poisson n'a été retrouvé dans les amas.

Le profil qui colle le mieux est celui des cryptoclididés, une famille de plésiosaures longs de quatre à huit mètres, au petit crâne et aux dents fines, faites pour saisir et non pour broyer. Un plésiosaure à long cou découvert en Australie avait d'ailleurs encore l'estomac rempli de fragments de coquillages et de crinoïdes.

L'auteur reste prudent. Le titre de son étude parle de vomi « supposé » de plésiosaure, et il n'exclut pas que des requins hybodontes, un groupe aujourd'hui disparu, aient produit une partie de ces pelotes.

Une sieste près du rivage, comme les otaries

Pourquoi venir si près des côtes ? Le chercheur avance une hypothèse, traduite ici de l'anglais :

Les plésiosaures s'approchaient peut-être du rivage pour se détendre ou dormir après la chasse.

C'est sans doute à ce moment-là qu'ils régurgitaient, ajoute-t-il. Les otaries à fourrure et les crocodiles marins font aujourd'hui quelque chose de comparable, à une différence près : eux montent à terre. Les plésiosaures, en raison de leur poids et de leur forme, restaient probablement sous l'eau.

Selon Dirk Knaust, c'est la première fois que du vomi fossile est attribué à ces reptiles. Il lui a donné un nom scientifique latin qui ne s'invente pas : Vomitus. Trois variantes sont décrites selon leur contenu dominant (coquilles, tubes de vers ou crinoïdes), et les spécimens de référence sont conservés au musée d'histoire naturelle de l'université d'Oslo.

Ce type de fossile reste peu courant. En 2025, Demotivateur avait raconté la découverte d'un vomi vieux de 66 millions d'années au Danemark, attribué à un poisson. Le paléontologue qui l'avait présenté, Jesper Milàn, fait partie des deux scientifiques qui ont relu l'étude norvégienne avant sa publication.

Des squelettes de plésiosaures ont été retrouvés partout dans le monde, et ces animaux ont traversé plus de 140 millions d'années. Dirk Knaust pense donc que le même comportement a pu se répéter le long d'autres rivages anciens, à commencer par ceux du sud de l'Angleterre, qui bordaient la même mer étroite au Jurassique. Quant aux carottes norvégiennes, elles n'ont pas tout dit : des fragments d'empreintes de dinosaures y ont aussi été identifiés.

Source : Geological Magazine

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Manon Moreau

Au sujet de l'auteur :

Journaliste polyvalente, Manon couvre aussi bien l'actualité chaude que les sujets de société, la culture et la vie pratique. Elle privilégie les angles concrets, les sources croisées et les explications accessibles, quel que soit le thème traité.

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