La foreuse venait de traverser les couches supérieures quand elle s'est arrêtée net. À 4 ou 5 mètres sous la surface, dans l'un des trous percés au cœur du site de Durupinar, en Turquie, l'équipe de Noah's Ark Scans affirme avoir heurté une couche si dure que la tête de forage s'est brisée. Pour ces chercheurs, convaincus depuis des années que ce monticule en forme de coque cache les restes de l'arche de Noé, il pourrait s'agir de bois pétrifié ou fortement minéralisé.
L'annonce, diffusée dans un communiqué le 23 septembre 2026, a été précédée d'une déclaration encore plus retentissante. La veille, dans un entretien au Daily Mail, l'équipe internationale assurait avoir confirmé « à 100 % » que la formation était d'origine humaine, et non un relief naturel. Aucune analyse de laboratoire n'a pourtant encore été publiée, et des géologues défendent depuis trente ans une tout autre explication.
Un « navire » de 157 mètres repéré sur des photos aériennes en 1959
Le site porte le nom d'İlhan Durupınar, un capitaine de l'armée turque qui a remarqué cette étrange silhouette en 1959 sur des photographies aériennes. La formation se trouve près de Doğubayazıt, dans la province d'Ağrı, à quelques dizaines de kilomètres au sud du mont Ararat, la montagne où la tradition situe l'échouage de l'arche. Vue d'en haut, elle dessine une coque effilée d'environ 157 mètres de long.
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— Noahs Ark Scans (@noahsarkscans) September 23, 2026
La comparaison avec le récit biblique vient vite : la Genèse attribue à l'arche une longueur de 300 coudées, soit entre 135 et 157 mètres environ selon la valeur retenue pour la coudée. Cette ressemblance nourrit depuis plus de soixante ans un débat entre ceux qui voient dans ce relief les restes enfouis d'un immense vaisseau de bois et ceux qui n'y voient qu'un caprice de la géologie.
Jusqu'ici, les recherches s'étaient surtout limitées à des observations de surface, à des photos et à des relevés géophysiques. Selon l'équipe actuelle, une tentative de forage menée en 1988 n'avait percé que quelques trous peu profonds, et ses échantillons avaient été pollués par l'eau utilisée pour refroidir l'outil.
Ce que l'équipe dit avoir trouvé sous la surface
Cette fois, l'expédition dispose d'une autorisation officielle des autorités turques. Elle est dirigée par Cenker Atila, professeur d'archéologie à l'université Sivas Cumhuriyet, avec comme vice-président du projet Andrew Jones, fondateur de Noah's Ark Scans. Développeur informatique de formation, cet Américain arpente le site depuis 1997. Les carottages descendent jusqu'à 18 mètres de profondeur, à l'intérieur de la silhouette mais aussi à l'extérieur, afin de comparer les échantillons avec le reste de la montagne.
Selon le communiqué, les forages ont remonté des couches riches en matière organique, que l'équipe présente comme de possibles restes décomposés de la partie supérieure de l'arche. Ils ont aussi rencontré plusieurs cavités, dont l'une continuait de se remplir d'eau pendant le forage. Surtout, aucun des trous percés à l'intérieur de la formation n'aurait touché de socle rocheux ni de bloc de calcaire massif. Andrew Jones résume ainsi l'incident de la tête de forage (propos traduits de l'anglais) :
Ce que la foreuse a heurté était plus dur que le calcaire, assez dur pour briser la tête de forage.
L'équipe s'appuie aussi sur des relevés radar réalisés cet été, qui montreraient des lignes droites, des angles droits et une épaisse couche divisée en trois niveaux. Un détail qu'elle rapproche des trois étages de l'arche décrits dans la Genèse. Prochaine étape annoncée : glisser dans les cavités un petit drone équipé d'une caméra, baptisé GOPHER en référence au « bois de gopher » du texte biblique.
« 100 % artificiel » : une affirmation qui va plus loin que les preuves
Andrew Jones a lui-même reconnu auprès du Daily Mail que ces éléments ne prouvaient pas encore la présence de l'arche biblique, tout en se disant fermement convaincu qu'elle repose là. Une couche très dure ne dit rien, à elle seule, de sa nature : seules les analyses pourront établir s'il s'agit de bois fossilisé, d'un minéral ou d'une roche.
La principale explication concurrente a été publiée en 1996 dans le Journal of Geoscience Education par le géologue Lorence Collins et David Fasold. Ce dernier avait pourtant été l'un des premiers à faire connaître la piste Durupinar, avant de changer d'avis. Leur conclusion : la « coque » est un synclinal, c'est-à-dire un pli naturel de couches sédimentaires, que l'érosion a sculpté en forme de bateau. Les prétendues ferrures métalliques seraient des concentrations naturelles de minéraux de fer, et la supposée écorce fossilisée, une roche métamorphique plissée.
Le scepticisme ne vient pas seulement des milieux scientifiques laïques. Answers in Genesis, l'organisation créationniste américaine qui exploite une reconstitution grandeur nature de l'arche dans le Kentucky, conteste elle aussi cette identification. Son géologue Andrew Snelling rappelle que la Genèse fait échouer l'arche sur les montagnes d'Ararat, alors que Durupinar se trouve dans une vallée. Il souligne également que des images radar doivent toujours être interprétées, et que l'équipe était persuadée de ce qu'elle cherchait avant même de les voir.
Ce que les analyses de cet hiver devront trancher
Les carottes, conservées au froid, doivent être confiées à un laboratoire indépendant et à des universités. Au programme : mesures de matière organique, minéralogie et microscopie. Cenker Atila a indiqué qu'une déclaration scientifique publique suivrait la fin des analyses, et d'autres campagnes sont prévues à partir de 2027. L'équipe finance en partie ces travaux grâce à un appel aux dons lancé sur la plateforme GiveSendGo.
Le test est plus décisif qu'il n'y paraît. Si la formation est bien un synclinal, les carottes doivent montrer une succession cohérente de couches sédimentaires plissées. Si elles révèlent au contraire du bois, même minéralisé, le débat changerait de nature. Il faudrait encore dater ces matériaux et faire examiner les résultats par des chercheurs extérieurs au projet. En attendant, Andrew Jones ne cache pas sa conviction (propos traduits de l'anglais) :
Je crois que c'est l'arche de Noé. C'est pour cela que je soumets le site de Durupinar aux tests les plus rigoureux possibles.
Reste un paradoxe. David Fasold, l'un des hommes qui avaient fait connaître ce « bateau » de pierre au grand public, avait fini par y voir non pas l'arche, mais peut-être le plus vieux canular encore en circulation.
Source : Noah's Ark Scans (GlobeNewswire) et Lorence G. Collins et David Fasold, Journal of Geoscience Education (1996)
