Des milliers de bélugas piégés par une glace épaisse jusqu'à 4 mètres refusent de suivre le brise-glace venu les sauver : l'équipage tente alors une idée inattendue

Fin 1984, des milliers de bélugas sont piégés par la glace face à l'Alaska. Pour qu'ils suivent le brise-glace venu les sauver, l'équipage mise sur la musique.

Ajoutez-nous sur Google Commentaires

Fin décembre 1984, des chasseurs tchouktches tombent sur une scène inédite dans le détroit de Senyavin, à la pointe orientale de la Russie, face à l'Alaska. Entre 2 500 et 3 000 bélugas se pressent autour de quelques trous d'eau libre, au milieu d'une banquise qui ne cesse de se refermer.

Deux mois plus tard, environ 2 000 d'entre eux regagnent la mer en suivant un brise-glace soviétique. Ils ne s'y sont décidés qu'après que l'équipage a branché les haut-parleurs du pont.

Un piège de glace épais de quatre mètres

Les bélugas auraient poursuivi des bancs de poissons dans ce chenal étroit. Le vent y a ensuite poussé de la glace dérivante, épaisse par endroits de quatre mètres. Le large était trop loin pour être atteint en une seule apnée. Les cétacés n'avaient plus qu'à se relayer pour respirer dans des trous de plus en plus petits.

Les habitants du secteur apportent du poisson congelé et tentent de garder les ouvertures dégagées. Des hélicoptères larguent aussi de la nourriture. Rien n'y fait : des animaux commencent à mourir.

Le Moskva, 22 000 chevaux contre la banquise

Les autorités envoient le Moskva. Construit en Finlande par Wärtsilä et livré en 1960, ce brise-glace diesel-électrique de 122 mètres était à sa sortie le plus puissant brise-glace non nucléaire jamais construit. En 1961, il avait relié Mourmansk à Vladivostok par la route maritime du Nord en dix jours seulement.

Devant le détroit, son capitaine, Anatoli Kovalenko, hésite. La glace est si dense que le navire progresse mètre par mètre : il recule, reprend de l'élan et repart à l'assaut. Le 22 février 1985, il atteint enfin le troupeau.

Les bélugas profitent aussitôt des grands bassins ouverts par la coque. D'après la presse soviétique de l'époque, ils jouent, sifflent et se nourrissent. Aucun ne s'engage dans le chenal qui mène au large. Pour eux, ce colosse de métal et ses hélices ne sont qu'une source de vacarme.

Classique ou variété ? La bande-son fait débat

Selon les récits soviétiques, quelqu'un à bord se souvient alors que les dauphins réagissent à la musique. L'équipage diffuse des enregistrements depuis le pont : chansons populaires, marches militaires, morceaux classiques. Repris par le New York Times en 1985, ces récits affirment que le classique a le mieux fonctionné.

Cette version a fait le tour du monde. Elle n'a jamais été vérifiée. D'autres témoignages parlent de variété soviétique, et le magazine russe TechInsider assure que, d'après les souvenirs du capitaine, c'est un disque d'Alla Pougatcheva, la reine de la chanson soviétique, qui tournait dans les haut-parleurs.

La méthode, elle, est mieux documentée. Le brise-glace avance dans la glace, s'arrête, attend que le troupeau le rejoigne, puis recommence. Anatoli Kovalenko la résumait ainsi (propos traduits) :

Nous répétons cela plusieurs fois. Les bélugas commencent à « comprendre » nos intentions et suivent le brise-glace. Ainsi, nous avançons kilomètre par kilomètre.

Un millier de bélugas n'ont pas survécu

Fin février 1985, environ 2 000 bélugas ont rejoint les eaux libres. Le bilan reste lourd. Les synthèses scientifiques citées par le site ZME Science estiment qu'environ 1 000 animaux sont morts pendant l'épisode, des jeunes comme des adultes.

Une partie a fini entre les mains des chasseurs. Selon TechInsider, ceux-ci avaient déjà récupéré près de 500 carcasses au moment où le capitaine hésitait encore à forcer la glace. Impossible de savoir combien de bélugas avaient été tués et combien étaient déjà morts.

Le Moskva a continué d'escorter des cargos dans l'Arctique jusqu'à la fin de l'URSS. Il a été vendu à la casse en 1992.

Source : ZME Science & TechInsider

Suivez-nous sur Google

Manon Moreau

Au sujet de l'auteur :

Journaliste polyvalente, Manon couvre aussi bien l'actualité chaude que les sujets de société, la culture et la vie pratique. Elle privilégie les angles concrets, les sources croisées et les explications accessibles, quel que soit le thème traité.

À lire aussi