Il est 8 h 30 du matin, heure locale, sur les pentes du mont Sharp. Ce 11 août 2026, le rover Curiosity pointe sa caméra vers l'horizon et prend six clichés. Au premier plan, le terrain est encore plongé dans des teintes bleutées. Au loin, la lumière vive du matin éclaire une ligne de crêtes déchiquetées.
La NASA a publié ce panorama le 6 octobre. D'après l'agence spatiale américaine, c'est la vue la plus détaillée jamais obtenue de ces falaises lointaines, que les scientifiques de la mission attendent depuis longtemps de voir de près.
Ils ont une bonne raison d'être impatients : personne ne sait avec certitude ce qui les a créées.
Six photos assemblées, et des couleurs que la NASA n'a pas corrigées
L'image a été prise par la Mastcam, la caméra fixée sur le mât de Curiosity, au 4 982e jour martien de la mission. Les six prises de vue ont été envoyées vers la Terre, puis assemblées en un seul panorama.
D'habitude, les équipes appliquent aux images de cette caméra une balance des blancs : les couleurs sont ajustées pour correspondre à ce que verrait un œil humain sous un éclairage terrestre. Pas cette fois. La NASA parle d'un choix artistique, destiné à conserver l'aspect du petit matin martien. Résultat : un premier plan aux reflets bleus, loin de l'ocre que l'on associe d'ordinaire à la planète rouge.
Ce n'est pas la première fois que le rover joue les photographes de paysage. En 2023, il avait déjà immortalisé un coucher de soleil sur Mars, avec des rayons filtrant à travers les nuages.
Des falaises sculptées par le vent sur 16 kilomètres
Les reliefs qui accrochent la lumière à l'horizon portent un nom : des yardangs. Le terme désigne des crêtes allongées, taillées par l'érosion du vent. Ici, la couche qu'ils forment s'étend sur environ 16 kilomètres, sur le flanc nord-ouest du mont Sharp.

Cette montagne de 5 kilomètres de haut se dresse au milieu du cratère Gale, où Curiosity s'est posé en 2012. Le rover la gravit depuis 2014 et, pour les géologues, elle se lit comme un livre. Elle est faite de couches superposées, dont chacune a enregistré une période différente de l'histoire de Mars.
En les étudiant une à une, les scientifiques ont reconstitué un passé bien plus humide. Il y a des milliards d'années, des lacs et des cours d'eau recouvraient cette région. L'eau a fini par disparaître en laissant derrière elle des minéraux salés. Puis, une fois les dépôts terminés, le vent aurait arraché une partie des matériaux accumulés sur la montagne. C'est ce travail de sape qui aurait donné naissance aux yardangs.
Une couche qui ne ressemble à rien d'autre sur la montagne
Voilà pour le scénario général. Le problème, c'est que cette couche détonne par rapport à tout ce que le rover a traversé jusqu'ici. Ashwin Vasavada, responsable scientifique de la mission au Jet Propulsion Laboratory de la NASA, le dit sans détour dans le communiqué de l'agence (propos traduits de l'anglais) :
La couche de yardangs n'a pas l'air à sa place.
Le chercheur détaille ce qui cloche : une couleur qui n'est pas celle attendue, des strates inclinées selon un angle inhabituel, et une formation qui semble presque avoir été rapportée sur la montagne après coup.
Selon lui, c'est justement ce qui rend l'endroit si intéressant à atteindre. Personne ne sait exactement ce qui a créé cette couche, reconnaît-il. Une hypothèse existe : il pourrait s'agir de cendres déposées par d'anciennes éruptions volcaniques. Pour trancher, il faudra aller voir sur place.
Un record de dénivelé, et un rendez-vous espéré en 2027
Curiosity s'en rapproche. Le 26 août, quinze jours après avoir pris ce panorama, le rover a franchi un cap : 1 kilomètre de dénivelé depuis le fond du cratère Gale. Selon la NASA, aucun engin n'avait jamais gravi un tel dénivelé sur Mars.
Il lui reste du chemin. Le robot en est à la deuxième année de sa cinquième prolongation de mission, entamée par l'exploration de crêtes dont le dessin rappelle une toile d'araignée. Pendant un an environ, il va traverser des couches riches en sulfates et en carbonates, deux familles de minéraux qui témoignent de l'assèchement ancien de la surface.
À mesure qu'il avance, les scientifiques s'attendent à recevoir des images encore plus spectaculaires. L'arrivée au pied des yardangs est espérée dans le courant de l'année 2027. Curiosity pourra alors déployer son bras robotisé et analyser directement ces roches.
Quand il y parviendra, le rover roulera sur Mars depuis une quinzaine d'années.
Source : NASA & NASA Science
