En 2011, au nord du cap Corse, une campagne de cartographie menée par l'université de Corse et l'Ifremer balaie les fonds marins au sonar. À une vingtaine de kilomètres des côtes, sur une grande plaine de sable située à plus de 100 mètres de profondeur, l'écran affiche quelque chose que personne n'attendait : des ronds. Des centaines de ronds presque parfaits, tous à peu près de la même taille.
Le décompte donnera 1 417 formes circulaires d'une vingtaine de mètres de diamètre, réparties sur près de 15 km². On dirait un motif imprimé sur le sable.
Pendant près de dix ans, aucun plongeur n'y descend. Quand une équipe y parvient enfin, elle remonte avec de quoi dater l'énigme : ces anneaux sont l'œuvre d'algues, dont certaines sont toujours vivantes, et leur histoire commence il y a plus de 21 000 ans.
Des anneaux trop profonds pour une plongée classique
Les chercheurs corses décrivent leur trouvaille en 2012 et la baptisent « atolls de coralligène ». Le coralligène, c'est le récif typique de la Méditerranée. Il n'est pas bâti par des coraux mais surtout par des algues rouges calcaires, dont les squelettes s'accumulent à raison de moins d'un millimètre par an.
Chaque anneau suit le même plan. Au centre, le plus souvent, un petit massif couvert de vie. Autour, une auréole de débris. Et pour fermer le cercle, une couronne de rhodolithes, des nodules d'algues calcaires posés librement sur le fond. Les moins branchus sont surnommés « pralines ».
Le problème, c'est la profondeur : autour de 120 mètres. Les premiers à y plonger sont le biologiste et photographe Laurent Ballesta et son équipe, en 2020. Sa réaction, rapportée par Le Figaro Nautisme en juillet 2021 :
J'ai cru que je descendais sur les lignes de Nazca.
Cet été-là, il revient avec trois coéquipiers et une méthode radicale. Pendant vingt jours, les quatre hommes vivent enfermés dans un caisson de 5 m² installé sur une barge et maintenu à la pression qui règne à 120 mètres, soit treize fois celle de la surface. Ils y respirent un mélange composé presque entièrement d'hélium. Une tourelle leur sert d'ascenseur vers le fond, où ils peuvent faire jusqu'à deux sorties de trois heures par jour.
L'enquête, prévue pour un été, en dure finalement trois. En 2022 et 2023 s'ajoutent d'autres plongées, un drone de surface et deux sous-marins d'exploration, à bord desquels embarque notamment l'astronaute Thomas Pesquet. Au total : 92 plongées, 937 heures passées sous l'eau et une cinquantaine de scientifiques associés.
Dans les carottes, des algues de l'âge de glace
Les plongeurs forent le noyau central de trois anneaux et en extraient des carottes de 70 centimètres. Au microscope, le verdict est net : tout est d'origine biologique. Il s'agit principalement d'algues rouges calcaires fossilisées, mêlées à d'autres organismes marins.
Les datations au carbone 14, réalisées par l'équipe du paléoclimatologue Édouard Bard, professeur au Collège de France, donnent 21 500 ans pour la base des carottes et 8 800 ans pour le haut, lui-même coiffé d'algues toujours vivantes. La base date donc du dernier maximum glaciaire, quand la surface de la Méditerranée se trouvait environ 110 mètres plus bas.
Ce fond aujourd'hui plongé dans la pénombre était alors tout proche de la surface. Les fossiles le confirment : les trois quarts inférieurs des carottes contiennent des espèces d'eaux peu profondes, la partie haute des espèces de grandes profondeurs.
La couronne, elle, est plus jeune. Ses rhodolithes ont commencé à pousser il y a environ 8 200 ans et leur partie externe continue de faire de la photosynthèse à 115 mètres de fond, ce que permet l'extrême clarté de l'eau à cet endroit. Laurent Ballesta l'a résumé auprès de Corse Net Infos : partie résoudre une curiosité locale, son équipe est revenue avec « une archive des climats du passé de la Terre ».
Pourquoi des cercles ? La piste du méthane
Reste la forme. Pourquoi des ronds aussi réguliers, et pourquoi ici et nulle part ailleurs ? Édouard Bard avance une explication : d'anciennes remontées de méthane, liées à la présence de serpentinite, une roche dont la formation s'accompagne d'une production de ce gaz. Ces émanations auraient amorcé la formation de carbonates et offert à la vie un support où se fixer.
Les instruments n'ont détecté aucune sortie de gaz actuelle. En revanche, les noyaux des anneaux abritent des micro-organismes qui consomment du méthane.
Cette partie de l'histoire reste une hypothèse. Le réalisateur Yann Rineau, qui a suivi l'expédition pour le documentaire « Cap Corse, le mystère des anneaux », le précisait au CNC en mai 2025 : l'âge des cercles est établi, leur forme circulaire relève encore de la théorie, et les analyses détaillées devaient faire l'objet d'une publication scientifique. Le film reste disponible sur arte.tv jusqu'au 2 août 2027.
Des traces d'ancre au milieu des anneaux
Autour des anneaux, les plongeurs ont croisé des mérous à dents de chien adultes, alors qu'aucun n'avait été observé en France depuis cinquante ans. Ils ont aussi photographié le dragonnet d'Alboran, un poisson décrit seulement en 2016 et jamais vu vivant jusque-là.
Ils ont enfin remarqué autre chose. À 112 mètres de fond, des sillons rectilignes d'environ quatre mètres de large traversent les couronnes, probablement laissés par une ancre traînée sur le sable. La zone se trouve sous un couloir de navigation très fréquenté. En octobre 2018, c'est au milieu des anneaux qu'était ancré le navire CSL Virginia lorsqu'il est entré en collision avec le cargo Ulysse, provoquant une pollution aux hydrocarbures en surface.
Le parc naturel marin du cap Corse et de l'Agriate a engagé une démarche pour classer le secteur en zone de protection forte. Elle se heurte à un détail de géographie. Le recensement mené entre 2021 et 2023 a compté 1 325 anneaux et 305 structures de nature indéterminée, et environ deux sur trois se trouvent en dehors des limites du parc.
Source : Collège de France & Medtrix, cahier de surveillance n° 24
