L'Australie a lâché des crapauds pour sauver sa canne à sucre sans vérifier qu'ils mangeaient les scarabées : ils gagnent jusqu'à 60 km par an

En 1935, l'Australie ramène 102 crapauds d'Hawaï pour protéger sa canne à sucre. Personne n'avait vérifié qu'ils mangeaient les scarabées visés.

Ajoutez-nous à vos sources préférées

Le 22 juin 1935, l'entomologiste Reginald Mungomery arrive à la station expérimentale de Meringa, près de Gordonvale, dans le nord du Queensland. Il a capturé 102 crapauds à Hawaï, et un seul n'a pas survécu à la traversée. Moins de deux mois plus tard, leurs descendants sont déjà 2 400. Le 19 août 1935, ces crapauds nés en captivité sont relâchés dans la nature autour de Gordonvale.

Leur mission : protéger les champs de canne à sucre de scarabées australiens dont les larves rongent les racines des plants. Le problème, c'est que personne n'avait vérifié que ces crapauds mangeaient réellement ces insectes. Selon le Musée national d'Australie, aucune étude sur l'impact de l'animal sur l'environnement n'avait non plus été menée.

Une idée venue de Porto Rico et d'Hawaï

Dans le Queensland, la canne à sucre est cultivée à grande échelle depuis les années 1860. Dès les années 1880, les « vers blancs », les larves de plusieurs espèces de scarabées locaux, deviennent un vrai fléau : elles dévorent les racines et les plants meurent. Sous la pression des planteurs, l'État crée en 1900 le Bureau of Sugar Experiment Stations. Ses entomologistes travaillent alors depuis environ 25 ans sur la question, et testent des insecticides, la fumigation des sols, des champignons parasites, des insectes locaux ou encore l'arrachage.

En 1932, un pathologiste du Bureau, Arthur Bell, assiste à un congrès à Porto Rico. Il y découvre le crapaud buffle, dont l'efficacité contre les scarabées de la canne semble démontrée sur place. L'espèce, originaire d'Amérique centrale et du Sud, avait ensuite été introduite à Hawaï. Trois ans plus tard, Mungomery fait le voyage pour en rapporter. L'historien Peter Griggs suppose que le succès d'une lutte biologique contre l'opuntia, une plante envahissante, a pu donner confiance au Bureau.

Personne n'avait testé son appétit pour les scarabées

Ce qui frappe, c'est le contraste avec les années de prudence précédentes. D'après Peter Griggs, cité par le centre australien PestSmart, rien ne prouve que les entomologistes du Bureau aient testé avant le lâcher si le crapaud mangeait bien ces scarabées. Les insectes visés étaient de surcroît des espèces australiennes, différentes de celles d'Hawaï et de Porto Rico, et aucun essai n'a été mené dans les conditions locales.

Un scientifique tire pourtant la sonnette d'alarme. L'entomologiste Walter Froggatt obtient du ministère fédéral de la Santé l'interdiction de nouveaux lâchers. Il juge l'animal sans ennemis, omnivore et capable de se reproduire toute l'année. Sa conclusion, dans un texte de 1936 (traduction libre) :

Il pourrait devenir un fléau aussi grave que le lapin ou le cactus.

L'interdiction date de décembre 1935. Elle ne tient pas : sous la pression du Bureau, des planteurs, du gouvernement du Queensland et des médias, le Premier ministre fédéral Joseph Lyons la lève en 1936, en septembre selon PestSmart. Les crapauds sont alors lâchés dans l'ensemble des régions de canne à sucre du Queensland.

La suite après cette vidéo

Des crapauds qui n'ont rien changé pour la canne

Le verdict est net : le crapaud n'a eu aucun effet appréciable sur les scarabées, résume le Musée national d'Australie, et ce sont aujourd'hui des pesticides chimiques qui contrôlent ces insectes. Une analyse publiée en 2020 par le biologiste Richard Shine et deux collègues n'a d'ailleurs mis en évidence aucune amélioration des rendements de canne à sucre après les lâchers.

Pourquoi un tel échec ? Le crapaud buffle est un chasseur généraliste qui avale à peu près tout ce qui passe à sa portée. Les explications les plus souvent avancées tiennent aussi à son mode de vie : il chasse surtout au sol et la nuit, alors que les scarabées adultes se tiennent en hauteur sur les tiges et que les larves restent sous terre. Richard Shine et ses collègues jugent même plausible que les crapauds aient mangé des animaux qui, eux, se nourrissaient de scarabées, et aient ainsi annulé une partie de l'effet espéré.

Un front qui accélère depuis près d'un siècle

Pire, les crapauds se sont installés. Ils occupent aujourd'hui le Queensland, le Territoire du Nord, la côte de la Nouvelle-Galles du Sud et la région de Kimberley, en Australie-Occidentale, et progressent vers l'ouest de 40 à 60 kilomètres par an, selon le Musée national d'Australie. Dans les premières décennies, le front avançait d'environ 10 à 15 kilomètres par an.

Cette accélération a une explication qui intrigue les biologistes. À la pointe de l'invasion, les crapauds ont des pattes plus longues, sont plus actifs et se déplacent en ligne plus droite que ceux des régions colonisées depuis longtemps. Comme seuls les plus rapides arrivent en tête et se reproduisent entre eux, ces traits se concentrent sur le front : Richard Shine décrit une évolution qui se joue dans l'espace plutôt que dans le temps. Suivis par radio, les crapauds des zones anciennes bougent de moins de 10 mètres par nuit, ceux du front de plus de 200.

L'animal fait aussi des dégâts directs. Ses glandes sur les épaules sécrètent des toxines qui tuent souvent les prédateurs australiens qui tentent de le manger, selon l'Australian Museum. Depuis 2005, la loi fédérale sur la protection de l'environnement classe l'ingestion toxique de crapauds buffles parmi les processus menaçants majeurs. En 2023, un spécimen de 2,7 kilos, surnommé Toadzilla, a même été retrouvé dans le parc national de Conway, dans le Queensland.

Le gouvernement australien reconnaissait déjà en 2010 qu'il était peu probable de disposer un jour d'une méthode capable de contrôler les crapauds à l'échelle du pays. La recherche se concentre désormais surtout sur la protection des espèces les plus vulnérables.

Source : National Museum of Australia & PestSmart

Suivez-nous sur Google

Manon Moreau

Au sujet de l'auteur :

Journaliste polyvalente, Manon couvre aussi bien l'actualité chaude que les sujets de société, la culture et la vie pratique. Elle privilégie les angles concrets, les sources croisées et les explications accessibles, quel que soit le thème traité.

À lire aussi