Sur les plages de l'Oregon s'échouaient en 1990 des milliers de Nike tombées d'un cargo, que les habitants échangeaient pied par pied pour reformer leurs paires

En 1990, des milliers de Nike tombées d'un cargo traversent le Pacifique. Sur la plage, on reforme les paires, et deux océanographes y lisent les courants.

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Le 27 mai 1990, à mi-chemin entre Séoul et Seattle, des vagues de tempête arrachent 21 conteneurs du pont du cargo Hansa Carrier. Cinq d'entre eux transportent des Nike : quatre s'ouvrent et libèrent 61 280 chaussures en plein Pacifique.

Le cinquième conteneur coule par le fond. Les chaussures, elles, flottent et partent vers l'est. Six mois plus tard, en novembre et décembre 1990, les premières touchent la côte de l'État de Washington. Fin 1990, les promeneurs en comptent déjà des centaines sur le rivage. En mai 1991, un journal de Seattle parle de milliers.

Des bourses d'échange pour retrouver la bonne paire

Sur les plages de Colombie-Britannique, de Washington et surtout de l'Oregon, on ramasse des modèles de course, de randonnée et de jogging, pour hommes, femmes et enfants. Les chaussures n'étaient pas attachées entre elles. Chacun tombe sur un pied gauche ici, un pied droit là.

Les habitants organisent alors des bourses d'échange pour reconstituer les paires. Une fois lavées, les Nike se portent sans problème. L'océanographe Jim Ingraham racontera en 1992, dans un article repris par le Seattle Times, avoir acheté sa propre paire 15 euros, environ le quart du prix en magasin.

À Cannon Beach, dans l'Oregon, le peintre Steve McLeod en trouve tellement qu'il devient l'entremetteur des chaussures orphelines, y compris par courrier. Il en revend dans la rue à 24 euros pièce et en tire un peu plus de 1 000 euros. Surtout, il note où et quand elles s'échouent : 1 600 chaussures recensées.

Des baskets transformées en instrument scientifique

En juin 1991, à Seattle, l'océanographe Curtis Ebbesmeyer découvre l'histoire grâce à sa mère, qui lui montre un article découpé dans le journal. Pour un spécialiste des courants, c'est une aubaine : des dizaines de milliers d'objets identifiables, lâchés au même endroit, le même jour.

Nike lui fournit la date, les coordonnées de l'accident et le plan de chargement des conteneurs. Chaque chaussure porte un numéro de commande qui permet de remonter à son conteneur. L'entreprise refuse en revanche de se servir de l'histoire pour sa publicité. Un responsable de la marque l'explique ainsi à Ebbesmeyer (traduit de l'anglais) :

Flotter sur l'eau n'est pas une qualité sportive que nous souhaitons mettre en avant.

Ebbesmeyer fait équipe avec Jim Ingraham, qui a conçu à l'agence océanique américaine NOAA un simulateur des courants de surface baptisé OSCURS, d'abord pour suivre la migration des saumons. Le test se fait à l'aveugle : Ingraham ne reçoit que le point de chute. Son modèle prévoit des arrivées en novembre et décembre 1990 sur la côte de Washington, puis en janvier et février 1991 sur l'île de Vancouver. Les dates collent aux premiers signalements.

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De l'Oregon jusqu'à Hawaï

Les deux chercheurs ne gardent que les lots vérifiés d'une centaine de chaussures retrouvées ensemble. Au total, 1 300 chaussures entrent dans l'étude. Un résultat comparable à celui des bouteilles dérivantes que les océanographes lâchent volontairement en mer, et dont ils récupèrent généralement autour de 2 %.

La carte qui en sort est précise. Les Nike sont parties de 48 degrés nord et 161 degrés ouest. Elles dérivent vers l'est, puis se séparent à l'approche de l'Amérique du Nord, certaines vers le nord, d'autres vers le sud. Le 26 mars 1991, 250 chaussures sont retrouvées dans les îles de la Reine-Charlotte, au Canada. Aucun lot n'atteint l'Alaska : le courant d'Alaska les a probablement repoussées au large. En 1992, de nouvelles Nike arrivent sur la côte nord de la Grande Île d'Hawaï.

Ce n'est pas la seule cargaison que la mer a rendue aux promeneurs. En 1997, un cargo a perdu au large des Cornouailles près de 5 millions de Lego, qui s'échouent encore aujourd'hui.

Après trois ans en mer, les chaussures restent souples et portables, et rien n'a poussé sur leurs semelles. Ebbesmeyer et Ingraham publient leurs résultats dans EOS, la revue de l'Union américaine de géophysique. Ces données aideront ensuite Ebbesmeyer à calculer l'orbite des onze grands tourbillons océaniques de la planète, en suivant les objets flottants.

Source : UW Magazine & Alaska Science Forum

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Manon Moreau

Au sujet de l'auteur :

Journaliste polyvalente, Manon couvre aussi bien l'actualité chaude que les sujets de société, la culture et la vie pratique. Elle privilégie les angles concrets, les sources croisées et les explications accessibles, quel que soit le thème traité.

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