Ils arrêtent de couper les repousses dans leurs champs au Niger : des années plus tard, 200 millions d'arbres sont revenus

Au Niger, les projets de plantation échouaient. Des paysans ont alors laissé repousser les souches de leurs champs : 200 millions d'arbres sont revenus.

Ajoutez-nous à vos sources préférées

Dans les années 1970, le Niger plante 60 millions d'arbres pour tenter de freiner la désertification. Moins de 20 % survivent. Le pays, grand comme la France et l'Allemagne réunies, sort alors de longues années de sécheresse, de défrichage et de coupe de bois de chauffe. Dans le sud agricole, il n'y a presque plus un arbre debout.

En 2009, des relevés aériens montrent tout autre chose : des champs piquetés d'arbres sur près de 5 millions d'hectares. Les scientifiques estiment qu'au moins 200 millions d'arbres ont repoussé. Personne ne les a plantés. Les paysans ont simplement cessé de les couper.

Une forêt cachée sous les champs

Au début du XXe siècle, les agronomes coloniaux français encouragent les paysans à débarrasser leurs champs des arbres, notamment pour développer l'arachide destinée à l'exportation. L'idée s'installe que les arbres et les cultures ne font pas bon ménage.

Tony Rinaudo, un agronome australien arrivé comme missionnaire à Maradi en 1981, commence par faire comme tout le monde : il plante. Presque tout meurt, et les villageois, raconte-t-il à l'ONG World Vision, le traitent de « fermier blanc fou ». Jusqu'au jour où il remarque une tige neuve qui sort d'une souche coupée.

Il comprend que les arbres n'ont pas disparu. Leurs racines sont toujours vivantes sous la terre et produisent des rejets, que les paysans rasent avant de semer. Il suffit d'en choisir quelques-uns, de les tailler et de les laisser grandir. Cette pratique, proche de ce que faisaient déjà les anciens, recevra un nom technique : la régénération naturelle assistée.

Des vivres contre des arbres épargnés

En 1983, des paysans qui n'ont pas eu le temps de nettoyer leurs champs avant la saison des pluies sèment autour des repousses. Ils constatent que les cultures poussent mieux près des jeunes arbres.

La même année, Rinaudo propose un marché aux familles : de la nourriture pour celles qui acceptent de laisser repousser une quarantaine d'arbres par hectare. Certains recoupent tout dès 1984, puis le regrettent. Pendant une douzaine d'années, l'Australien fait le tour de près de cent villages. Il résumait la difficulté ainsi à National Geographic (propos traduits de l'anglais) :

Le vrai combat portait sur la façon dont les gens considéraient les arbres.

Ensuite, la pratique lui échappe, et c'est ce qui fait sa force : elle se transmet de paysan à paysan, sur la base du volontariat. Les arbres coupent le vent, qui n'ensevelit plus les semis sous le sable. Une agricultrice du village de Droum raconte qu'elle ne sème plus qu'une fois, au lieu de deux ou trois auparavant.

La suite après cette vidéo

Une transformation invisible depuis l'espace

Pendant vingt ans, presque personne ne s'en aperçoit. Les images satellites n'ont pas une résolution suffisante pour détecter le changement. Quand le chercheur néerlandais Chris Reij arrive sur place en juin 2004, il évalue le phénomène à une dizaine de milliers d'hectares.

Il est très loin du compte. Gray Tappan, géographe à l'Institut d'études géologiques des États-Unis, photographie la région depuis un avion et compare ses clichés aux photos aériennes de 1957 et 1975. En 2009, il documente un reverdissement sur près de 5 millions d'hectares. Avec ses collègues, il penche aujourd'hui pour environ 6 millions, et considère le chiffre de 200 millions d'arbres comme une estimation basse. Certains villages en comptent vingt fois plus qu'avant.

Les récoltes ont suivi. La région produit environ 500 000 tonnes de céréales de plus par an, de quoi nourrir 2,5 millions de personnes. Dans le village de Dan Saga, Maimouna Moussa, 60 ans, a vu ses récoltes de mil doubler au fil du temps. Lors des sécheresses de 2005 et 2011, des districts très peuplés où les arbres avaient repoussé ont encore dégagé des excédents.

Ce que les arbres ne règlent pas

National Geographic ne cache pas les limites. Le Niger reste l'un des pays les plus touchés par l'insécurité alimentaire, et sa population, d'environ 25 millions d'habitants, pourrait doubler en vingt ans. Les pluies deviennent plus irrégulières, les températures montent plus vite que la moyenne mondiale et des voleurs coupent des arbres pour les revendre comme bois de chauffe.

La méthode prend aussi moins bien là où la population est clairsemée. Elle a pourtant essaimé dans de nombreux autres pays, et Tony Rinaudo, surnommé « le faiseur de forêts », a reçu en 2018 le prix Right Livelihood, souvent présenté comme le Nobel alternatif.

Planter massivement n'est d'ailleurs pas toujours la bonne réponse. Au Chili, près de 3 millions d'hectares de pins et d'eucalyptus subventionnés ont fini par peser sur le débit des rivières.

Source : National Geographic & Right Livelihood

Suivez-nous sur Google

Manon Moreau

Au sujet de l'auteur :

Journaliste polyvalente, Manon couvre aussi bien l'actualité chaude que les sujets de société, la culture et la vie pratique. Elle privilégie les angles concrets, les sources croisées et les explications accessibles, quel que soit le thème traité.

À lire aussi