Le 18 mai 1980, le mont Saint Helens, dans l'État de Washington, explose. L'éruption tue 57 personnes et détruit des centaines de kilomètres carrés de forêt. Au pied du volcan, toute une zone disparaît sous la pierre ponce, une roche volcanique poreuse où rien ne pousse.
En 1983, deux chercheurs s'y posent en hélicoptère avec une idée étrange : y lâcher des gaufres, de petits rongeurs fouisseurs souvent considérés comme des nuisibles. Les animaux restent 24 heures, puis repartent. En novembre 2024, une étude a montré que la trace de cette unique journée se lit toujours dans le sol.
Une douzaine de plantes sur un désert de pierre ponce
Michael Allen, aujourd'hui microbiologiste à l'université de Californie à Riverside, et James MacMahon, de l'université d'État de l'Utah, arrivent sur des dalles de ponce qui s'effritent. Ils n'y trouvent qu'une douzaine de plantes environ. Quelques graines ont bien été déposées par des oiseaux, mais les jeunes pousses végètent.
Leur hypothèse : le problème ne vient pas des graines, mais du sol. Sous la couche volcanique, l'ancienne terre est toujours là, avec ses bactéries et ses champignons. Il faudrait la faire remonter. Or le gaufre passe sa vie à creuser : un seul animal peut déplacer jusqu'à 227 kilos de terre par mois, rappelle le journal de Seattle The Stranger. Michael Allen l'expliquait dans un communiqué de son université (propos traduits de l'anglais) :
On les considère souvent comme des nuisibles, mais nous pensions qu'ils prendraient la vieille terre, la ramèneraient à la surface, et que c'est là que la reprise se ferait.
Les chercheurs installent donc quelques gaufres capturés dans la région sur deux petites parcelles de ponce, entourées d'une clôture. Une journée plus tard, ils les récupèrent.
Six ans plus tard, 40 000 plantes
Le résultat dépasse ce qu'ils imaginaient. Six ans après l'expérience, 40 000 plantes prospèrent sur les parcelles visitées par les rongeurs. Tout autour, le terrain est resté presque nu.
L'explication tient à des organismes invisibles : les champignons mycorhiziens. Ils pénètrent dans les racines des plantes, leur apportent de l'eau et des nutriments qu'elles ne sauraient pas capter seules, et reçoivent en échange le carbone dont ils ont besoin pour grandir. Ils aident aussi les plantes à résister aux agents pathogènes du sol. Sur un terrain aussi pauvre que la ponce, une plante privée de ces partenaires a peu de chances de s'installer. En retournant la terre, les gaufres les ont remis à portée des racines.
Une trace encore visible quarante ans après
Dans les années 1980, l'équipe ne cherchait qu'à observer une réaction à court terme. La surprise est venue bien plus tard, en analysant de nouveau le sol. L'étude, publiée début novembre 2024 dans la revue Frontiers in Microbiomes, montre que les communautés de champignons et de bactéries restent différentes là où les gaufres sont passés, par rapport aux terrains voisins où ils n'ont jamais été introduits.
Michael Allen, qui a participé à l'expérience d'origine comme à l'étude récente, s'en étonnait lui-même :
Qui aurait pu prédire qu'on pouvait lâcher un gaufre pendant une journée et constater un effet résiduel quarante ans plus tard ?
La forêt que tout le monde croyait condamnée
L'étude comporte un second volet. D'un côté du volcan se trouvait une forêt ancienne. Les cendres ont recouvert les arbres, piégé le rayonnement du soleil et fait tomber les aiguilles des pins, des épicéas et des sapins de Douglas. Les scientifiques craignaient de voir la forêt s'effondrer.
Elle a tenu. Ses champignons ont récupéré les nutriments des aiguilles tombées et alimenté une repousse rapide. Selon la microbiologiste Emma Aronson, coautrice de l'étude, les arbres sont revenus presque immédiatement par endroits.
De l'autre côté, une forêt avait été entièrement rasée par l'exploitation forestière avant l'éruption. Pas d'arbres, donc pas d'aiguilles pour nourrir les champignons du sol. Plus de quarante ans après, presque rien n'y pousse.
Pour Mia Maltz, mycologue à l'université du Connecticut et première autrice de l'étude, la leçon vaut pour tous les milieux abîmés : on ne peut pas ignorer ce qu'on ne voit pas, à commencer par les microbes et les champignons. Au Costa Rica, c'est aussi en nourrissant un sol épuisé que 12 000 tonnes de peaux d'orange ont fait repousser une forêt.
Source : Université de Californie
