En 2013, Timothy Treuer, alors doctorant en écologie à l'université de Princeton, arpente un bout de terrain du parc national de Guanacaste, dans le nord-ouest du Costa Rica. Il cherche un panneau de bois de plus de deux mètres de long, peint en lettres jaunes vif, planté à quelques pas seulement du chemin de terre. Un repère impossible à manquer. Sauf qu'il ne le trouve pas. Il tourne une demi-heure, renonce, et repart demander des indications plus précises à son directeur de recherche.
Quand il revient une semaine plus tard et confirme qu'il est bien au bon endroit, la raison de sa déconvenue lui saute aux yeux : le panneau a été littéralement avalé par la végétation. Là où s'étendait un pâturage épuisé, rocailleux et brûlé par des décennies de surpâturage, pousse désormais une forêt si dense qu'il faut tailler des passages dans les murs de lianes.
Seize ans plus tôt, sur cette parcelle de trois hectares, des camions avaient déversé 12 000 tonnes de peaux d'orange.
Un marché conclu en 1997 entre deux écologues et une usine de jus

L'idée vient de Daniel Janzen et Winnie Hallwachs, un couple d'écologues de l'université de Pennsylvanie, conseillers scientifiques de longue date de l'Área de Conservación Guanacaste. En 1997, ils proposent un accord à Del Oro, un producteur de jus d'orange qui vient de démarrer son activité à la frontière nord du parc. L'entreprise cède au parc une partie de ses terres boisées. En échange, elle obtient le droit de déposer gratuitement ses déchets d'agrumes sur des terrains dégradés situés à l'intérieur de la zone protégée.
L'année suivante, l'équivalent d'un millier de camions déverse pelures et pulpe sur le pâturage. Une montagne de déchets collants, en décomposition, sur un sol tellement compacté et pauvre qu'aucune forêt n'y était revenue depuis très longtemps.
Un concurrent porte plainte et fait tout arrêter
Le projet ne passe pas sa deuxième année. TicoFruit, une entreprise rivale, attaque Del Oro en justice en l'accusant d'avoir souillé un parc national. La Cour suprême du Costa Rica lui donne raison. Les dépôts cessent immédiatement, l'expérience est enterrée.
Mais personne ne vient retirer les 12 000 tonnes déjà étalées. Le site est simplement laissé à lui-même. Pendant quinze ans, plus aucun chercheur ne s'y intéresse sérieusement. C'est cet oubli qui, involontairement, transforme un projet avorté en l'une des expériences de restauration forestière les mieux documentées qui soient.
Ce que les chercheurs ont mesuré, des deux côtés d'un chemin de terre

Après sa visite de 2013, Treuer revient avec une équipe. Jonathan Choi, alors étudiant à Princeton, en fait son mémoire de fin d'études. Les chercheurs tracent des transects de 100 mètres dans la zone traitée, mesurent et étiquettent chaque arbre situé à moins de trois mètres des lignes, puis répètent exactement le même protocole de l'autre côté du chemin, sur une parcelle témoin qui n'a jamais reçu une seule pelure.
La comparaison est brutale. Choi, cité par Princeton, résume ce qu'il constatait en marchant :
Alors que je marchais sur de la roche à nu et de l'herbe morte dans les champs voisins, je devais escalader les broussailles et tailler des passages à travers des murs de lianes sur le site des peaux d'orange lui-même.
Les résultats, publiés dans la revue Restoration Ecology en 2017, chiffrent l'écart : 176 % de biomasse ligneuse aérienne en plus que sur la parcelle témoin, une richesse en espèces d'arbres multipliée par trois, et une canopée nettement plus fermée. Les relevés de sol, effectués deux ans puis seize ans après l'épandage, montrent des niveaux de macronutriments et de micronutriments significativement plus élevés.
Pourquoi ça a marché aussi bien
Les auteurs avancent deux mécanismes complémentaires. D'abord, l'épaisse couche de pelures a étouffé les graminées exotiques qui colonisaient le pâturage et bloquaient toute reprise forestière. Ensuite, en se décomposant, ces déchets ont réapprovisionné un sol vidé de ses nutriments. Le reste s'est fait tout seul : les graines venues de la forêt voisine ont trouvé un terrain enfin accueillant, sans qu'aucun humain ne plante, n'arrose ou n'entretienne quoi que ce soit.
Pour Treuer, l'intérêt dépasse largement cette parcelle. Il parle d'un des rares cas de séquestration du carbone à coût négatif : l'entreprise économise ses frais de traitement des déchets, et le parc récupère une forêt. Son co-auteur David Wilcove voit dans les restes de l'industrie agroalimentaire une matière première sous-exploitée pour faire revenir les forêts tropicales.
Demotivateur avait déjà raconté cette expérience au moment de la publication de l'étude. Elle refait surface régulièrement depuis, portée par les photos aériennes du site : à gauche du chemin, un terrain pelé. À droite, une forêt.
Quant au fameux panneau, il a fini par être retrouvé. Sous un enchevêtrement de lianes, à quelques mètres du chemin que les chercheurs empruntaient à chacune de leurs visites.
Source : princeton.edu
