En 1987, sur la péninsule de Banks, dans l'île du Sud de la Nouvelle-Zélande, un botaniste nommé Hugh Wilson prend en charge 109 hectares de collines usées par l'élevage. De la forêt qui couvrait tout autrefois, il ne reste que quelques hectares de vieux hêtres au fond des vallons. Le reste est envahi par l'ajonc, un buisson épineux importé d'Europe que les éleveurs du pays combattent sans relâche.
Hugh Wilson annonce qu'il ne l'arrachera pas. Il compte même s'en servir. Près de quarante ans plus tard, la réserve de Hinewai s'étend sur 1 250 hectares où la forêt native repousse d'elle-même, sans programme de plantation.
« Des histoires de fous et de rêveurs »
Le terrain a été acheté par une fondation privée, le Maurice White Native Forest Trust, sur les conseils du botaniste, qui en devient le gestionnaire. Son plan tient en peu de mots : retirer ce qui empêche la forêt de revenir, puis la laisser tranquille. Concrètement, on sort les moutons, les vaches et les chèvres, on élimine les opossums, on arrête de brûler et de pulvériser.
Dans une région d'éleveurs, laisser pousser l'ajonc passe pour une provocation. Les voisins surnomment Wilson « le cultivateur d'ajoncs ». À la fin des années 1980, un fermier écrit au journal local une lettre restée célèbre, citée par l'Earth Island Journal (propos traduits de l'anglais) :
Quant à laisser pousser l'ajonc pour en faire de la forêt native, ce sont des histoires de fous et de rêveurs.
La formule donnera son titre, trente ans plus tard, à un documentaire consacré à la réserve, Fools & Dreamers, sorti en 2019.
L'ajonc, une pépinière pour les jeunes arbres
Hugh Wilson a compris que l'ajonc ne fait pas concurrence à la forêt. Il lui prépare le terrain. Ses épines tiennent les animaux brouteurs à distance. Son feuillage garde l'humidité et abrite les jeunes pousses. Il enrichit aussi le sol en azote.
Les graines des arbres locaux germent donc à ses pieds. Les jeunes arbres grandissent à travers les buissons, finissent par les dépasser et leur font de l'ombre. Or l'ajonc a besoin de plein soleil : privé de lumière, il meurt. La forêt se débarrasse elle-même de la plante qui l'a aidée à naître.
La sécheresse de 1988 fait beaucoup pour la réputation du botaniste. Il autorise un éleveur voisin, jusque-là sceptique, à faire paître son bétail sur la réserve. L'homme restera l'un de ses soutiens toute sa vie.
De 109 à 1 250 hectares
En 1991, la fondation rachète une ferme voisine de 870 hectares, puis d'autres parcelles. La réserve atteint aujourd'hui 1 250 hectares, auxquels s'ajoutent 192 hectares d'une réserve voisine dont l'équipe a la charge depuis 2016. Elle descend des sommets jusqu'à la mer et reste ouverte gratuitement aux marcheurs.
Des oiseaux qui avaient disparu du secteur sont revenus, comme le miro mésange, qui gagne du terrain d'année en année depuis le cœur de la réserve.
Dès 1994, Hugh Wilson avait publié ses prévisions dans le New Zealand Journal of Botany : cinquante ans plus tard, à condition d'éviter les incendies, la réserve serait couverte à 95 % de jeune forêt native. Un pari sur le temps long, comme la forêt plantée il y a un siècle à Tokyo.
Le feu reste la grande crainte. En juillet 2011, un incendie, peut-être déclenché par la foudre, a brûlé un tiers de Hinewai. L'ajonc a repoussé, les arbres aussi. En décembre 2021, des pluies exceptionnelles ont provoqué des glissements de terrain, coupé des sentiers et emporté des ponts.
La mise au point du botaniste sur les cascades
L'histoire circule beaucoup en ligne, souvent avec un détail spectaculaire : le retour de la forêt aurait fait renaître 47 cascades. Hugh Wilson a tenu à corriger. En juillet 2026, sur le site de la réserve, il a jugé cette affirmation très éloignée de la réalité : les ruisseaux de Hinewai coulent toute l'année, avec ou sans forêt. Le couvert forestier atténue probablement les crues, ajoute-t-il, mais cela reste à mesurer scientifiquement.
À plus de 80 ans, le botaniste vit toujours sur place. Il n'a plus de voiture depuis les années 1970, se déplace à vélo et rédige à la main, dessins compris, la lettre d'information de la réserve, envoyée par la poste à quelque 2 000 soutiens.
Source : Hinewai Reserve
