À une minute à pied de la gare de Harajuku, l'un des quartiers les plus animés de Tokyo, un immense torii en bois ouvre sur 70 hectares de forêt. Les arbres dépassent souvent 30 mètres, les branches se rejoignent au-dessus des allées et le bruit de la ville disparaît en quelques pas. Tout évoque un bois ancien, et pourtant, il n'a qu'un siècle.
Entre 1915 et 1920, environ 100 000 arbres de 365 espèces, offerts par des donateurs de tout le Japon, ont été plantés à la main autour du futur sanctuaire Meiji. Les sources japonaises parlent de quelque 110 000 jeunes volontaires, un chiffre qui cumule les participations. Leurs concepteurs avaient prévu que la forêt évolue en plusieurs étapes sur 150 ans, sans aide humaine. Un peu plus de cent ans plus tard, elle va plus vite que prévu.
Des champs à la place de la forêt
Tout commence en juillet 1912, à la mort de l'empereur Meiji, qui a fait passer le Japon du régime féodal à l'État moderne. La coutume impose de l'inhumer à Kyoto, l'ancienne capitale. Les habitants de Tokyo, emmenés par leur maire Sakatani Yoshirō et l'industriel Shibusawa Eiichi, réclament alors un sanctuaire où ils pourraient honorer l'empereur et son épouse, l'impératrice Shōken.
Le terrain choisi se trouve à Yoyogi, alors en banlieue de la capitale. Le couple impérial aimait s'y promener. Mais sur ces 70 hectares, il n'y a presque pas d'arbres : l'essentiel est occupé par des champs et des prairies, avec seulement 8 hectares boisés. Or un sanctuaire shinto doit être entouré d'une forêt sacrée, où résident les esprits protecteurs du lieu.
La mission revient à trois spécialistes : Honda Seiroku, formé à la sylviculture au Japon et en Allemagne, son ancien élève Hongō Takanori, qui rédige le plan à long terme, et un jeune étudiant, Uehara Keiji. Pour comprendre comment naît une forêt de sanctuaire, ce dernier visite 88 sanctuaires historiques. Il observe aussi les anciens tertres funéraires impériaux, des collines artificielles que la végétation a recouvertes au fil des siècles sans la moindre intervention humaine. C'est ce modèle qu'il veut reproduire.
Le Premier ministre voulait des cèdres
Le projet se heurte d'abord au sommet de l'État. Le Premier ministre Ōkuma Shigenobu voulait une forêt majestueuse de cèdres du Japon, comme celles des grands sanctuaires d'Ise ou de Nikkō, plutôt qu'un mélange d'essences variées. Le gouvernement et l'Agence de la maison impériale penchaient aussi pour les cèdres et les cyprès.
Les forestiers refusent. Le cèdre du Japon a besoin de beaucoup d'eau, alors que le sol de Tokyo est sec. Il supporte aussi mal la fumée et la suie qui s'échappent de la voie ferrée voisine, à une époque où de nombreux grands arbres de la capitale dépérissent déjà à cause de la pollution. L'équipe mise donc sur des espèces locales et robustes : des feuillus à feuilles persistantes comme le camphrier, les chênes et le shii, accompagnés de pins.
Les dons affluent de tout le pays. Le nombre exact d'arbres varie selon les décomptes : environ 100 000 selon la présentation officielle du sanctuaire, jusqu'à 122 000 selon un spécialiste qui a étudié les archives du projet. Ils sont acheminés vers Tokyo puis plantés un à un.
Un plan en quatre étapes et une règle : ne plus y toucher
Les concepteurs n'ont pas planté la forêt finale. Ils ont planté ce qui devait la faire naître. Leur schéma prévoyait quatre étapes, de la plantation jusqu'à 150 ans. Au départ, les grands pins dominent. Vers 50 ans, des conifères à croissance rapide comme le cyprès hinoki prennent le dessus et les pins disparaissent peu à peu. Vers 100 ans, les feuillus persistants plantés en dessous deviennent les arbres principaux. À terme, la forêt doit se renouveler seule, de génération en génération.
Pour y parvenir, la règle est stricte. Aucune coupe, aucune plantation supplémentaire. Les arbres tombés et les feuilles mortes restent au sol pour nourrir la terre et les champignons, et les jeunes arbres ne naissent que des graines de la forêt elle-même. Le public reste cantonné aux allées. Aujourd'hui encore, les feuilles balayées sur les chemins ne sont pas jetées : elles sont rapportées dans le sous-bois.
Cette confiance dans les processus naturels a donné ailleurs des résultats étonnants, comme au Costa Rica, où des peaux d'orange laissées à l'abandon ont fait renaître une forêt. À Tokyo, l'expérience dure depuis plus d'un siècle, au milieu de l'une des plus grandes agglomérations du monde.
Quatre-vingt-dix ans plus tard, la forêt a de l'avance

En 2010, pour les 90 ans du sanctuaire, un comité lance un grand inventaire. Il est présidé par Isoya Shinji, ancien élève d'Uehara. L'objectif est de vérifier si la forêt suit bien le calendrier imaginé un siècle plus tôt. Au total, selon son président, un millier de spécialistes de la flore et de la faune y contribuent. Le quotidien économique Nikkei indique que 146 chercheurs ont mené les relevés sur le terrain pendant un an et demi, à partir d'août 2011.
Le rapport, publié en 2013, est sans ambiguïté. La forêt a presque atteint le stade prévu pour ses 100 ans et elle est en bonne voie pour atteindre celui des 150 ans. Autrement dit, elle a réalisé en 90 ans environ ce que ses concepteurs attendaient d'elle au bout d'un siècle. Dans une présentation réalisée avec Google Arts & Culture, le sanctuaire va plus loin et affirme que le plan a atteint sa quatrième et dernière étape 90 ans après son lancement. En 2018, sa responsable des relations publiques, Miki Fukutoku, estimait aussi que la forêt évoluait plus vite que les prévisions initiales.
La sélection naturelle a fait son œuvre. Des 365 espèces d'arbres d'origine, il en reste 234, et beaucoup d'arbres dépassent désormais 30 mètres. Surtout, la forêt s'est remplie de vie. L'inventaire a recensé 2 840 espèces animales et végétales, et le sanctuaire parle aujourd'hui d'environ 3 000 espèces. Parmi elles figurent 28 plantes à graines classées menacées par le ministère japonais de l'Environnement, des insectes jamais observés auparavant à Tokyo ni sur l'île de Honshū, et une guêpe jamais signalée au Japon, baptisée du nom du sanctuaire : Jingu-usumaru-himebachi.
Une partie de ces êtres vivants est sans doute arrivée avec les arbres donnés, qui avaient apporté avec eux des organismes de leur région d'origine. Certains ont disparu, d'autres se sont installés durablement.
La forêt a protégé à la fois les kami et toutes sortes d'êtres vivants.
Ce constat de Miki Fukutoku, cité en 2018 par la revue gouvernementale Highlighting Japan, résume le pari réussi des concepteurs. L'horizon des 150 ans tombera vers 2070. En attendant, les photos d'archives du sanctuaire suffisent à mesurer le chemin parcouru : en 1920, le grand torii de l'entrée sud dominait de jeunes plantations à ciel ouvert. Aujourd'hui, les arbres le masquent en partie.
Source : Government of Japan
