En 1995, des pêcheurs mexicains font interdire la pêche devant leur propre village : la quantité de poissons a ensuite bondi de 463 % en dix ans

Au Mexique, les habitants de Cabo Pulmo ont fait classer leur zone de pêche en parc national en 1995. Des chercheurs y ont ensuite mesuré un retour record.

Ajoutez-nous à vos sources préférées

Cabo Pulmo est un village de moins de 200 habitants posé au bord du golfe de Californie, à la pointe sud de la péninsule mexicaine de Basse-Californie. Pas de station-service, pas de supermarché, mais plus d'une douzaine de clubs de plongée. Il y a quarante ans, on y vivait de tout autre chose : la pêche.

En juin 1995, à la demande des habitants eux-mêmes, le gouvernement mexicain a classé en parc national les 71 kilomètres carrés de mer qui bordent le village. Les familles ont rangé leurs filets sans aucune garantie que le poisson reviendrait. Entre 1999 et 2009, des chercheurs y ont mesuré une hausse de 463 % de la quantité de poissons, un rétablissement qu'ils n'avaient observé dans aucune autre réserve marine.

Des bateaux qui rentraient à vide

L'histoire du village se confond avec celle d'une famille, les Castro. Le grand-père, Jesús Castro Fiol, était plongeur de perles. Quand les huîtres perlières se sont raréfiées, il s'est mis à la pêche, et Cabo Pulmo est devenu un village de pêcheurs au milieu du XXe siècle. Les bateaux rapportaient alors des requins, des tortues et des mérous.

Dans les années 1970 et 1980, les prises s'effondrent. Certains jours, les pêcheurs rentrent sans un seul poisson de bonne taille, et il faut partir toujours plus loin, raconte le magazine américain Sierra. Des chercheurs de l'université autonome de Basse-Californie du Sud viennent étudier le récif et confirment ce que tout le monde constate : il est surexploité.

C'est Mario Castro, l'un des petits-fils, qui mène alors la campagne locale pour faire protéger la zone. Le biologiste Exequiel Ezcurra, qui a participé aux études préalables au classement, s'en souvenait ainsi dans un communiqué de l'institut Scripps d'océanographie (propos traduits de l'anglais) :

Franchement, nous avons décidé d'y aller parce que la communauté était très déterminée, mais l'endroit, à l'époque, n'était pas en bonne santé.

Un parc sans moyens, surveillé par ses habitants

Le classement ne règle rien du jour au lendemain. Pendant la première décennie, l'État fédéral n'apporte presque ni argent ni équipement. Les familles ont perdu leur zone de pêche et personne ne peut leur promettre que le récif se remettra.

Ce sont donc elles qui font la police. Capitaines de bateau, moniteurs de plongée et voisins se partagent la surveillance, la protection de la faune et le nettoyage de la mer. En 2011, la revue Nature relevait un détail parlant : officiellement, seuls 35 % du parc étaient fermés à tout prélèvement, mais la centaine de villageois appliquait l'interdiction sur l'ensemble de la réserve.

Les habitants disent avoir vu le poisson revenir vers 2005. La même année, le parc entre au patrimoine mondial de l'Unesco, avec les îles et aires protégées du golfe de Californie.

Onze fois plus de grands prédateurs

La preuve chiffrée arrive en août 2011, dans la revue scientifique PLoS ONE. Depuis 1999, une équipe menée par l'institut Scripps, en Californie, compte les poissons chaque année sur des dizaines de récifs du golfe. À Cabo Pulmo, la biomasse, c'est-à-dire le poids total de poissons, a augmenté de 463 % en dix ans. Celle des grands prédateurs, requins en tête, a été multipliée par onze.

Le plus frappant est la comparaison. Sur la même période, les autres aires protégées du golfe, moins bien surveillées, et les zones ouvertes à la pêche n'ont montré aucune amélioration notable. Octavio Aburto-Oropeza, qui a dirigé l'étude, résumait le résultat ainsi :

Aucune autre réserve marine au monde n'a montré un tel rétablissement des poissons.

Requins-tigres, requins-bouledogues et requins à pointes noires sont redevenus nettement plus nombreux. Les auteurs soulignent qu'un site épuisé a retrouvé un niveau comparable à celui de récifs isolés qui n'ont jamais été pêchés. Sur le fleuve américain Klamath, c'est la démolition de quatre barrages qui a produit un effet du même ordre : les saumons y ont retrouvé 88 % de leur ancien territoire.

Les anciens pêcheurs vivent désormais des plongeurs

La mer nourrit à nouveau le village, autrement. L'Unesco décrit un tourisme à petite échelle, centré sur la plongée, qui fait vivre de nombreuses anciennes familles de pêcheurs.

Ce succès attire. En 2008, un promoteur présente Cabo Cortés, un complexe géant prévu à côté du parc, avec des dizaines de milliers de chambres, un golf et une marina. Après plusieurs années de mobilisation locale, le gouvernement mexicain retire ses autorisations en juin 2012.

La menace n'a pas disparu pour autant. Le village dispose de peu d'eau douce, tire l'essentiel de son électricité de panneaux solaires et voit affluer toujours plus de visiteurs. Judith Castro, la sœur de Mario, devenue la voix du village, le dit sans détour au magazine Sierra : le tourisme pourrait être la fin de Cabo Pulmo.

Source : Scripps Institution of Oceanography & Sierra

Suivez-nous sur Google

Manon Moreau

Au sujet de l'auteur :

Journaliste polyvalente, Manon couvre aussi bien l'actualité chaude que les sujets de société, la culture et la vie pratique. Elle privilégie les angles concrets, les sources croisées et les explications accessibles, quel que soit le thème traité.

À lire aussi