Pendant plus de vingt-cinq ans, le même chiffre a circulé partout : 100 000. C'était le nombre de tortues géantes censées vivre sur Aldabra, un atoll corallien des Seychelles isolé dans l'océan Indien, à plus de 1 000 kilomètres de Mahé, l'île principale du pays. L'estimation datait de la fin des années 1990 et n'avait jamais été actualisée.
C'est désormais chose faite. La Seychelles Islands Foundation (SIF), l'organisme public qui gère l'atoll, et l'université britannique d'Exeter viennent de publier la première estimation rigoureuse menée à l'échelle de tout Aldabra. Elle aboutit à environ 180 000 tortues, avec un chiffre central de près de 183 000 adultes et subadultes. Jamais un total aussi élevé n'avait été avancé pour cette espèce.
C'est aussi bien plus que la population humaine du pays : les Seychelles comptaient 121 354 habitants en 2024, selon la Banque mondiale.
Au XIXe siècle, il en restait moins de 1 000
Le contraste est saisissant, car ces reptiles ont frôlé la disparition. Les tortues géantes peuplaient autrefois de nombreuses îles de l'océan Indien. Chassées et embarquées sur les navires pour leur viande entre le XVIIe et le XIXe siècle, elles ont été décimées partout, sauf à Aldabra.
Même là, il s'en est fallu de peu. Selon l'université d'Exeter, la surexploitation avait fait tomber la population de l'atoll à moins de 1 000 individus au XIXe siècle.
La chasse a ensuite fortement reculé et les tortues ont repris du terrain. Dès 1973-1974, un premier recensement par échantillonnage en estimait le nombre à 129 000. Aldabra est devenu une réserve naturelle strictement protégée en 1981, puis a été inscrit au patrimoine mondial de l'Unesco en 1982. Ses seuls occupants humains sont aujourd'hui les équipes d'une station de recherche.
L'atoll est l'un des deux derniers endroits au monde où des tortues géantes vivent à l'état sauvage, avec les Galápagos. Certaines atteignent 250 kilos, pour une carapace de plus d'un mètre.
Compter aussi les tortues que personne ne voit
Passer de 100 000 à 183 000 ne signifie pas que la population a presque doublé en vingt-cinq ans. Les chercheurs le précisent eux-mêmes : les anciens comptages ne tenaient pas compte des animaux présents mais invisibles, cachés à l'ombre ou dans les fourrés. Ils sous-estimaient donc très probablement le total.
La nouvelle étude, publiée dans la revue Ecology and Evolution, s'appuie sur cinq années de relevés effectués entre 2018 et 2022 par le personnel de la SIF installé sur place. Le long de parcours de comptage, les agents relèvent la distance à laquelle se trouve chaque tortue aperçue. Un modèle statistique en déduit ensuite la part d'animaux qui ont échappé au regard, habitat par habitat et saison par saison.
Car tout dépend du décor. Les tortues sont les plus nombreuses sur les pelouses rases de l'atoll, surnommées « tortoise turf », puis dans les zones dégagées et les broussailles clairsemées. Dans les fourrés denses ou la mangrove, elles deviennent beaucoup plus difficiles à repérer. C'est précisément ce manque de visibilité que le modèle corrige.
Les auteurs en tirent deux conclusions : la population a bel et bien augmenté sur le long terme, et elle est restée stable pendant la période étudiée.
Chats, rats et sécheresses : les menaces qui restent
Les chèvres sauvages, qui ravageaient la végétation, ont été éliminées de l'atoll en 2012. Mais des chats harets et des rats noirs s'attaquent toujours aux œufs et aux jeunes tortues. Leur éradication est prévue et pourrait, selon les auteurs, lever les derniers freins à la croissance de la population. Ailleurs dans le monde, une île débarrassée de ses rats et de ses chèvres a vu sa végétation repartir sans aucune plantation.
L'autre inquiétude est climatique. Des sécheresses plus longues et plus fréquentes sont attendues, avec moins d'ombre et moins de nourriture pour les tortues. Le précédent existe : en 1997, le dernier grand recensement avait conclu à un recul de la population, attribué à une régulation naturelle aggravée par plusieurs années de faibles pluies. La montée du niveau de la mer menace par ailleurs les parties les plus basses de l'atoll.
Pour Dave Hudson, chercheur à l'université d'Exeter qui a contribué au modèle statistique, ce résultat doit donc surtout servir de repère, comme il l'explique dans des propos traduits de l'anglais :
Les chiffres fournissent une base de référence, pas un point d'arrivée.
La directrice de la SIF, Frauke Fleischer-Dogley, y voit de son côté le fruit du travail des agents qui vivent et travaillent sur l'atoll, année après année. Ce sont leurs relevés qui serviront de point de comparaison pour suivre les tortues d'Aldabra pendant les décennies à venir.
Source : Université d'Exeter & Ecology and Evolution
