Avant l'opération, il restait un seul arbre sur Redonda. Cette île inhabitée d'environ 1,6 kilomètre de long, cernée de falaises, appartient à Antigua-et-Barbuda, dans les Caraïbes. Des décennies de rats et de chèvres en avaient fait un rocher gris qui s'effritait dans la mer.
Les défenseurs de l'environnement n'y ont rien planté ni réintroduit. Ils ont seulement retiré une soixantaine de chèvres et environ 6 000 rats. Depuis, la masse de végétation a augmenté de plus de 2 000 %, quinze espèces d'oiseaux terrestres sont revenues et un lézard noir qui n'existe nulle part ailleurs est treize fois plus nombreux.
Une île ruinée par « l'or blanc »
Christophe Colomb signale Redonda en 1493, mais personne n'y aurait mis le pied avant deux siècles. Ce qui finit par attirer les hommes, ce sont les oiseaux marins, ou plutôt leurs déjections. Au XIXe siècle, le guano sert d'engrais et entre dans la fabrication de la poudre à canon. On le surnomme « l'or blanc ». Au plus fort de l'exploitation, l'île en fournit jusqu'à 4 000 tonnes par an, rapporte CNN.
L'activité s'arrête avec la Première Guerre mondiale. Les mineurs partent, pas les animaux arrivés avec eux. Les chèvres broutent tout ce qui pousse. Les rats noirs s'attaquent aux œufs, aux oiseaux et aux lézards.
Sans racines pour la retenir, la terre glisse vers le large et étouffe les fonds marins. Les oiseaux cessent de nicher. Les chèvres elles-mêmes finissent par mourir de faim, et leurs carcasses jonchent le sol.
Des chèvres évacuées par les airs, deux mois de camp
En 2016, le gouvernement d'Antigua-et-Barbuda lance un programme de restauration avec l'association locale Environmental Awareness Group et plusieurs ONG internationales, dont Fauna & Flora. Première étape : attraper les chèvres à la main sur des pentes vertigineuses, puis les transporter par les airs jusqu'à Antigua.
Vient ensuite le tour des rats. Une équipe campe sur l'île deux mois d'affilée pour déposer des appâts empoisonnés sur chaque recoin du relief et suivre le recul de la population. Les premières nuits, les chercheurs entendent les rongeurs courir autour des tentes. En 2018, Redonda est officiellement déclarée débarrassée de ses rats. Elle l'est restée depuis.
« L'île s'est transformée sous nos yeux »
Le changement se voit en quelques mois. Johnella Bradshaw, qui coordonne le programme pour l'Environmental Awareness Group, le racontait à CNN en 2023 (propos traduits de l'anglais) :
À ce jour, nous n'avons rien planté, nous n'avons réintroduit aucune espèce. Nous avons simplement retiré les rats et les chèvres, et l'île s'est transformée sous nos yeux.
Les chiffres suivent. L'île comptait 17 espèces de plantes en 2012 et près de 90 en 2019, selon l'ONG Island Conservation. Avant l'opération, un seul oiseau terrestre y vivait à l'année. Quinze espèces sont revenues. Le dragon de Redonda, un lézard noir classé en danger critique d'extinction, a vu ses effectifs multipliés par treize depuis 2017.
Le mouvement s'entretient tout seul. Des figuiers repoussent, les oiseaux viennent en manger les fruits et sèment d'autres graines dans leurs fientes, ce qui attire de nouveaux oiseaux. Une régénération spontanée qui rappelle celle de ce pâturage du Costa Rica devenu forêt après le dépôt de 12 000 tonnes de peaux d'orange.
Il suffirait d'un seul rat
En 2023, Antigua-et-Barbuda a créé la réserve de l'écosystème de Redonda : près de 30 000 hectares de terre et de mer, dont un récif corallien de 180 kilomètres carrés. Les bateaux et les personnes qui s'approchent doivent être contrôlés, pour vérifier qu'aucun rongeur n'est à bord et que personne ne transporte de graines étrangères sur ses vêtements ou dans ses sacs.
L'enjeu dépasse ce rocher. Les îles des Caraïbes ne représentent que 0,15 % de la surface de la Terre, mais elles concentrent au moins 10 % des extinctions d'oiseaux, 40 % de celles de mammifères et plus de 60 % de celles de reptiles enregistrées depuis l'an 1500, d'après Fauna & Flora.
Johnella Bradshaw prévient que l'île n'en est qu'à ses premiers pas. Des études sont en cours pour y ramener un jour des iguanes ou des chevêches des terriers. Mais tout repose sur une vigilance sans faille : il suffirait d'un seul rat pour détruire ce travail.
Source : CNN & Island Conservation
