L'État rase deux barrages de 16 et 36 mètres près du Mont-Saint-Michel : au printemps suivant, un poisson disparu depuis un siècle s'y reproduit à nouveau

Entre 2019 et 2023, la France a démoli deux barrages sur la Sélune, dans la Manche. Des saumons se reproduisent déjà en amont, après un siècle d'absence.

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Fin décembre 2022, un émetteur radio enregistre une activité intense dans la Sélune, à hauteur de Lapenty, dans le sud de la Manche. Il se trouve dans l'estomac d'un saumon atlantique que les chercheurs d'INRAE ont capturé et équipé l'été précédent, de nuit, dans l'estuaire. Le poisson s'est installé à plus de 20 kilomètres en amont de l'ancien barrage de La Roche-Qui-Boit et n'en a plus bougé de toute la saison de reproduction.

Un an plus tôt, ce trajet était impossible. Deux barrages de 16 et 36 mètres de haut coupaient ce fleuve côtier à une trentaine de kilomètres du Mont-Saint-Michel, le plus ancien depuis 1919. La France les a rasés entre 2019 et 2023. Et dès le printemps 2023, de jeunes saumons sont nés en amont des anciens ouvrages.

Deux murs de béton en travers du fleuve

La Sélune prend sa source à Saint-Cyr-du-Bailleul et coule sur 91 kilomètres jusqu'à la baie du Mont-Saint-Michel. Au début du XXe siècle, deux barrages hydroélectriques sont construits sur son cours : La Roche-Qui-Boit, 16 mètres de haut, mis en service en 1919, puis Vezins, 36 mètres de haut et 278 mètres de long, en 1932.

Pour les poissons migrateurs, qui partagent leur vie entre la mer et la rivière, ce sont deux verrous infranchissables. Selon INRAE, seul un quart du linéaire de la vallée reste alors accessible depuis la mer. Saumons, anguilles et lamproies n'ont jamais quitté la Sélune, mais ils sont cantonnés à l'aval, jusqu'au pied des ouvrages. Avant les travaux, les chercheurs y évaluaient la population entre 200 et 700 saumons adultes par an.

En amont, les lacs de retenue posent d'autres problèmes. L'eau stagne, se réchauffe, et des algues toxiques prolifèrent l'été, au point que la baignade y est régulièrement interdite par arrêté préfectoral. Le silure, introduit pour la pêche, finit par représenter près de la moitié de la biomasse de poissons : 6,5 tonnes dans la seule retenue de Vezins au moment de sa vidange.

Un chantier annoncé en 2009, suspendu en 2014, relancé en 2017

L'État annonce la fin des deux barrages en 2009. EDF, qui les exploite, avait conclu deux ans plus tôt qu'il n'était pas techniquement possible d'y installer des passes à poissons, rappelle la préfecture de la Manche. Sur place, le projet passe mal : les lacs font vivre une base nautique, des gîtes et des associations de pêche.

En 2014, la ministre de l'Écologie Ségolène Royal suspend l'opération. Devant une centaine d'opposants à la démolition, elle lance, selon l'AFP :

On ne met pas 53 millions d'euros pour faire passer les poissons.

Son successeur Nicolas Hulot relance le dossier en novembre 2017. Le plus délicat n'est pas le béton, mais la vase. À Vezins, 500 000 mètres cubes de sédiments sont déplacés pour recreuser le lit du fleuve et façonner de nouvelles berges. Ceux qu'une ancienne pollution industrielle a chargés en métaux lourds sont enfermés dans des cages de pierres, puis enfouis sous trois mètres de sédiments sains. Il faut ensuite évacuer plus de 19 millions de mètres cubes d'eau.

Le barrage de Vezins est démoli en 2020, grignoté morceau par morceau. Celui de La Roche-Qui-Boit suit à partir de juin 2022, sous la conduite d'EDF. Budget annoncé par la préfecture à l'été 2022 : plus de 45 millions d'euros. Par la hauteur des ouvrages et l'étendue du territoire rouvert, l'opération est présentée comme une première en Europe.

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Saumons, anguilles, lamproies : ce que les chercheurs ont trouvé en amont

Les poissons n'attendent pas la fin du chantier. En juillet 2022, alors que le second barrage est encore en cours de démolition, la préfecture signale qu'un premier saumon a réussi à passer en amont. Sur les 18 saumons munis d'un émetteur cette année-là, deux sont détectés au-dessus des anciens barrages, dont celui de Lapenty.

En 2023, les pêches scientifiques confirment la suite : de jeunes saumons nés au printemps sont retrouvés en amont, là où l'espèce était absente depuis plus d'un siècle. Ils sont peu nombreux, précise INRAE, car 2022 a été une mauvaise année pour le saumon partout en France, entre sécheresse et eau trop chaude. Mais le verrou a sauté. Ces pionniers viennent des rivières voisines de la baie, comme la Sée ou le Couesnon : au lieu de regagner leur rivière natale, certains saumons partent explorer.

Les autres migrateurs suivent. La même année, 87 anguilles sont identifiées dans de nombreux secteurs en amont, et des nids de lamproies marines sont comptés très haut dans le bassin. Laura Soissons, ingénieure de recherche à INRAE et coordinatrice du programme scientifique, y voit dans le magazine Sciences Ouest la preuve que les poissons parviennent à recoloniser ces milieux et à s'y reproduire.

Une eau plus fraîche de 2 °C, et des questions en suspens

Le fleuve lui-même a changé. Sans les lacs, l'eau mesurée en aval était environ 2 °C plus fraîche au plus chaud de l'été 2022 que les années précédentes. Les proliférations d'algues toxiques ont cessé. Dans l'ancienne retenue de Vezins, l'indice de qualité fondé sur les invertébrés aquatiques est passé de mauvais à moyen en trois à quatre ans.

Tout n'est pas réglé pour autant. Les nitrates, liés à l'activité agricole, restent élevés. Les silures, dont certains atteignent 1,50 mètre, sont régulièrement observés dans la partie basse du fleuve et pourraient freiner le retour des migrateurs. L'écrevisse signal, une espèce invasive jusque-là contenue en amont, progresse vers l'aval. Et les chercheurs eux-mêmes écrivent que l'opposition locale est née d'un manque d'information et de concertation.

Le suivi scientifique, lancé en 2012 avec une soixantaine de chercheurs, doit durer jusqu'en 2027. Aux États-Unis, la démolition de quatre barrages sur la Klamath a été suivie d'un retour tout aussi rapide des saumons. Sur la Sélune, INRAE estime qu'environ 1 000 kilomètres de cours d'eau, affluents compris, sont de nouveau reliés à l'océan.

Source : INRAE & Préfecture de la Manche

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Manon Moreau

Au sujet de l'auteur :

Journaliste polyvalente, Manon couvre aussi bien l'actualité chaude que les sujets de société, la culture et la vie pratique. Elle privilégie les angles concrets, les sources croisées et les explications accessibles, quel que soit le thème traité.

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