Sur les berges d'un lac entouré de montagnes boisées, dans l'État de Rio de Janeiro, des caïmans glissent entre les plantes aquatiques et des familles de capybaras fréquentent les rives. En 1982, cette zone humide avait été convertie en pâturages et en cultures. Le site fait aujourd'hui partie de la réserve écologique de Guapiaçu (REGUA), née sur une ferme familiale et replantée, en un peu plus de vingt ans, de 840 000 arbres.
Dans cette forêt reconstituée vit désormais un animal dont l'État de Rio n'avait plus aucune trace officielle depuis 1914 : le tapir du Brésil, le plus grand mammifère terrestre d'Amérique du Sud. Il n'est pas revenu seul. Des scientifiques l'ont réintroduit à partir de fin 2017, et début 2020, un premier petit est né en liberté, une première dans l'État depuis plus d'un siècle. D'autres ont suivi : la presse brésilienne en comptait huit à la fin de l'été 2025.
Une ferme achetée en 1907, rendue à la forêt atlantique

L'histoire commence bien avant les arbres. En 1907, un Anglais, Hilmar Werner, achète la fazenda do Carmo, à Cachoeiras de Macacu, à une centaine de kilomètres de Rio. Pendant des décennies, le domaine vit de l'agriculture, de l'élevage et du commerce de bois précieux. Près d'un siècle plus tard, c'est son arrière-petit-fils, Nicholas Locke, qui en a la charge. Témoin de la disparition des forêts autour de lui, il décide avec sa femme Raquel de rendre ces terres à la forêt. En 2001, le couple crée officiellement l'ONG REGUA.
Le défi est immense. La forêt atlantique, qui s'étendait autrefois sur 3 000 kilomètres le long de la côte, a été rasée pendant des siècles. Selon les estimations citées par l'ONG britannique World Land Trust, il n'en reste qu'entre 7 % et 12 % environ, le plus souvent en petits îlots isolés, trop étroits pour abriter durablement de grands animaux.
Pour recoudre ce paysage, REGUA rachète, grâce aux dons, des terrains voisins devenus inutilisables pour l'agriculture : plus d'une centaine de propriétés en 2023, selon le média environnemental Mongabay. En 2005, la réserve installe sa propre pépinière. Elle produit aujourd'hui environ 60 000 jeunes plants par an, issus de jusqu'à 180 espèces d'arbres, à partir de graines récoltées en grande partie par les gardes dans les forêts alentour. Les plantations se font pendant l'été austral, pour profiter des pluies.
Début 2025, World Land Trust, partenaire de la réserve depuis vingt ans, faisait les comptes : 840 000 arbres plantés, 607 hectares de forêt reconstitués et des corridors qui relient à nouveau des fragments séparés. Au total, la réserve protège près de 15 000 hectares, dans un bassin versant qui fournit de l'eau potable à environ 2,5 millions d'habitants de la région.
Là où paissaient les vaches, des caïmans et 220 espèces d'oiseaux
Le chantier le plus spectaculaire se trouve dans les basses terres. Ces zones, jadis couvertes de marécages et de forêts inondées, ont été drainées au fil des siècles pour limiter le paludisme et la fièvre jaune. Celle de la réserve a subi le même sort, avant d'être transformée en pâturages.
À partir de 2002, les équipes construisent des digues de terre et détournent un ruisseau pour recréer des lagunes, puis reboisent tout autour. La faune revient vite : caïmans, capybaras, hérons, canards. Plus de 220 espèces d'oiseaux ont été observées sur ce seul site, et environ 490 dans toute la vallée de Guapiaçu. Un scénario qui rappelle, à une autre échelle, celui de la forêt plantée il y a un siècle à Tokyo, qui abrite aujourd'hui 3 000 espèces.
Selon World Land Trust, cette zone humide restaurée s'est révélée idéale pour tenter un pari bien plus ambitieux : faire revenir le tapir.
Le tapir, disparu de l'État de Rio depuis 1914
Avec son museau prolongé en une courte trompe, le tapir du Brésil évoque un gros cochon. Il est pourtant apparenté au cheval et au rhinocéros. Il peut peser jusqu'à 300 kilos. Grand amateur de fruits, il transporte des graines sur de longues distances et les dépose avec ses excréments, ce qui lui vaut le surnom de « jardinier de la forêt ». L'espèce est classée vulnérable par l'Union internationale pour la conservation de la nature.
Dans l'État de Rio, la chasse et la déforestation ont eu raison de lui : sa dernière observation officielle remonte à 1914. En 2016, des chercheurs de l'université fédérale de Rio de Janeiro, autour du biologiste Fernando Fernandez, commencent à préparer son retour dans le cadre du projet Refauna, avec l'Institut fédéral de Rio (IFRJ). Il leur faut une forêt assez vaste et protégée du braconnage. La réserve de Guapiaçu, qui dispose de ses propres gardes, coche toutes les cases. Nicholas Locke le résumait ainsi auprès de Mongabay en 2023 (propos traduits du portugais) :
Le fruit de cette restauration, c'est le programme de réintroduction du tapir.
En décembre 2017, trois premiers tapirs nés en captivité arrivent d'un centre d'élevage du Minas Gerais. Comme ceux qui suivront, ils passent d'abord plusieurs semaines dans un enclos d'acclimatation au cœur de la réserve. Après l'ouverture, l'équipe continue de les nourrir quelque temps et réduit peu à peu les rations, le temps qu'ils apprennent à trouver seuls leur nourriture. Colliers émetteurs et pièges photographiques permettent ensuite de suivre leurs déplacements. Entre 2017 et 2021, 14 tapirs issus de six groupes captifs ont été relâchés, selon une étude publiée dans la revue scientifique Oryx.
Huit petits nés en liberté
Début 2020, un piège photographique filme Eva, la première femelle relâchée en décembre 2017, suivie d'un petit au pelage rayé et tacheté, le camouflage typique des jeunes tapirs. C'est le premier tapir né à l'état sauvage dans les forêts de l'État de Rio depuis plus de cent ans. Une étape décisive, car l'espèce se reproduit lentement : la gestation dure environ treize mois et ne donne qu'un seul petit.
Un deuxième, né de Flora et Júpiter, est repéré l'année suivante. Maron Galliez, professeur à l'IFRJ et coordinateur du projet, confiait alors à l'agence publique Agência Brasil (propos traduits du portugais) :
La naissance d'un nouveau petit est le signe que la réintroduction est sur la bonne voie.
Les naissances se sont enchaînées depuis. Fin août 2025, selon la presse brésilienne, les caméras ont enregistré la huitième : le petit de Jasmim, une femelle arrivée en 2020 du zoo de Guarulhos, et du mâle Valente.
Tout n'est pas gagné pour autant. Plusieurs animaux relâchés sont morts depuis le début du programme. En 2022, la coordinatrice d'un projet partenaire s'inquiétait aussi de voir des chasseurs armés apparaître sur les images des pièges photographiques, sur le même sentier et le même jour qu'une mère et son petit. En 2023, une quinzaine de tapirs vivaient sur les terres de la réserve, avec l'objectif d'atteindre une population de 50 individus.
Ce petit filmé en 2022 marchait derrière sa mère dans une parcelle reboisée en 2013. Neuf ans plus tôt, on venait à peine d'y mettre en terre de jeunes arbres. Désormais, les tapirs y sèment à leur tour la forêt.
Source : World Land Trust & Mongabay
