En 1995, après la découverte de canons et d'ancres au fond de la baie de Salcombe, dans le Devon, au sud de l'Angleterre, des plongeurs bénévoles du South West Maritime Archaeological Group (SWMAG) descendent explorer le site. Dès la première plongée, ils repèrent un petit lingot d'or et quelques pièces. Les fouilles qui suivent en font remonter plus de 400, toutes frappées au Maroc, ainsi que d'autres objets en or.
Le butin est spectaculaire, mais il ne représente qu'une fraction de ce que le navire transportait. D'après des témoins de l'époque, il y avait environ 9 000 pièces d'or à bord.
On soupçonnait un navire pirate
Le site obtient une protection légale et, en 1999, le British Museum acquiert les objets grâce à une subvention de l'Art Fund. Reste une question : à qui appartenait ce navire ? Un documentaire de la BBC diffusé en 2003, « White Slaves, Pirate Gold », avance une piste crédible, celle d'un corsaire barbaresque, ces pirates d'Afrique du Nord qui sévissaient dans les eaux d'Europe du Nord. Avec des canons et des pièces marocaines au fond de l'eau, l'hypothèse tenait la route.
Il faut attendre 2026 pour que le mystère soit levé. L'historien indépendant Ian Friel fouille longtemps les archives de la Haute Cour de l'Amirauté, conservées aux Archives nationales britanniques, à Kew. Il raconte avoir été soulagé en repérant enfin le mot « Salcombe » dans un document.
Le navire s'appelait le Dom van Keulen. C'était un navire marchand néerlandais, parti de Safi, au Maroc, pour rejoindre Amsterdam à l'automne 1633. Son identification a été annoncée en juin 2026, dans un ouvrage publié par le British Museum, trente et un ans après les premières plongées.
Un capitaine qui cachait l'or à ses hommes
Les archives conservent le récit de deux jeunes marchands néerlandais présents à bord. Leurs témoignages sont presque identiques. Le plus âgé, Jacob Israel de Port, environ 29 ans, explique que le navire s'est réfugié dans la baie de Salcombe, plongée dans le brouillard, parce qu'il prenait l'eau après des tempêtes et que le capitaine redoutait de le voir couler. Tout le monde a pu rejoindre la terre ferme.
Toujours selon ces témoignages, le capitaine, un certain Dirrick Peterson, avait prélevé 500 pièces d'or dans le coffre pour que ses hommes aient de quoi rentrer chez eux. Mais il ne leur avait pas dit combien d'or contenait réellement le navire, de peur qu'ils ne l'égorgent pour s'en emparer. Aucun des deux témoins n'a vu le Dom van Keulen sombrer. À l'époque, on a supposé que le reste de l'or était parti au fond avec lui.
Selon l'archéologue Dave Parham, qui a codirigé l'ouvrage, le navire transportait notamment 150 sacs de gomme arabique, 64 sacs de salpêtre, 320 peaux de chèvre et environ 9 000 « ducats de Barbarie », des pièces d'or marocaines. La cargaison appartenait à deux marchands d'Amsterdam, João de Pas et Andrea de Azevedo.
8 100 pièces d'or sans explication
Le calcul est simple. Sur environ 9 000 pièces, 500 avaient été prélevées pour l'équipage et un peu plus de 400 sont restées au fond jusqu'en 1995. Il en reste donc environ 8 100 dont on ignore le sort, résume Ian Friel.
Dave Parham, lui, rappelle qu'on pense que l'essentiel de la cargaison a été récupéré à l'époque. Ian Friel évoque une piste : des coffres remontés peu après le naufrage. Un plongeur néerlandais, Jacob Johnson, surnommé « Jacob le Plongeur », était alors très actif en Grande-Bretagne et en Irlande, et on sait qu'il avait remonté des canons d'une épave à Dartmouth, tout près, en 1629. Mais aucun document anglais ne dit ce qui s'est réellement passé.
Ian Friel estime par ailleurs probable que l'or ait été volé. Dans ce cas, ceux qui l'ont pris avaient tout intérêt à se taire. Et personne n'était en mesure de les y obliger : dans le Devon, la Haute Cour de l'Amirauté peinait à faire appliquer ses décisions, et la famille Courtenay revendiquait, autour de Salcombe, le droit d'épave, un très ancien privilège permettant de garder ce que la mer rejetait sur la côte. Il s'agit d'une hypothèse, sans preuve à ce jour.
Ce n'est pas la première fois qu'une épave livre un tout autre compte de pièces d'or que celui annoncé : en Floride, la famille Schmitt avait remonté 101 pièces au lieu des 51 déclarées.
Les assureurs accusent l'équipage
Depuis l'annonce, l'affaire a pris un tour inattendu. La fondation néerlandaise Marhisdata, qui étudie les naufrages historiques à partir des archives, détient des documents qui contredisent les témoins. D'après Ian Friel, les assureurs du voyage ont accusé le capitaine, son équipage et Jacob Israel de Port d'avoir sabordé le navire en perçant sa coque. Ce sont eux qui ont fait lancer des mandats d'arrêt en Angleterre. L'historien précise ne pas avoir encore étudié ces documents en détail.
Pour l'instant, il s'agit d'une accusation, pas d'une preuve. Aucune planche du navire n'a survécu sur le fond : impossible de chercher des trous suspects dans la coque. Ian Friel remarque qu'il était facile, pour des marchands et des assureurs, de rejeter la faute sur ceux qui étaient à bord.
Les mandats visaient le capitaine Peterson et le pilote Jacob Clausen. Il ne semble pas qu'ils aient été arrêtés, et on ne sait pas non plus ce que sont devenus Peterson et Jacob Israel de Port. L'historien reste prudent (propos traduits de l'anglais) :
Nous ne saurons probablement jamais toute la vérité.
Il espère que de nouveaux documents émergeront un jour des archives britanniques ou néerlandaises.
Source : Historic England & Bournemouth University
