À Wushan, dans la municipalité chinoise de Chongqing, la maison de Xiang Feng est posée tout en bas de la ville, au bord du Yangtsé. L'école de son enfant se trouve à mi-pente, à 600 mètres à peine à vol d'oiseau. Pour y monter à pied, il fallait pourtant compter plus d'une demi-heure, raconte le Quotidien du Peuple.
L'explication tient en un chiffre : 1 136 marches. C'est ce que compte l'avenue de la Déesse, le grand escalier construit en 2002 pour relier le bas et le haut de cette ville accrochée à la montagne. Le gravir en entier prenait environ une heure. L'autre solution consistait à prendre la route en lacets, régulièrement bloquée par les embouteillages.
Depuis février 2026, un escalator de 905 mètres de long suit le même tracé. Il franchit 242 mètres de dénivelé, l'équivalent d'un immeuble de 80 étages, en 21 minutes environ.
Pas un escalator, mais vingt et un
Le nom d'« escalator de la Déesse » est un peu trompeur. Personne ne passe vingt minutes sur le même ruban de marches. L'ouvrage est une chaîne de 21 escalators, 8 ascenseurs et 4 tapis roulants, complétée par 2 passerelles piétonnes et 2 passages au-dessus des rues, selon le décompte de l'agence officielle Chine nouvelle.
Le parcours part de la route qui longe le fleuve, croise cinq rues et s'arrête au point le plus haut de la ville. Chaque rue a ses entrées et ses sorties, ce qui permet de monter ou de descendre en cours de route. Les parois sont vitrées et trois plateformes d'observation donnent sur le Yangtsé et la gorge de Wu, l'une des Trois Gorges.
Les autorités de Chongqing et le fabricant suisse Schindler présentent l'ensemble comme le plus long système d'escalators en extérieur au monde. Le Guinness World Records attribue toujours ce titre à celui de Hong Kong, ouvert en 1993, qui mesure 800 mètres pour 135 mètres de dénivelé. Wushan le dépasse donc de plus de 100 mètres. Huang Wei, l'ingénieur de China Railway Eryuan Engineering Group qui a dirigé la conception, l'a résumé ainsi au Financial Times, dans des propos traduits de l'anglais :
C'est le premier du genre.
Une idée de 2002, ressortie des cartons vingt ans plus tard
L'envie d'un escalator date de la construction de l'escalier. À l'époque, ni la technique ni les finances ne suivaient, explique Li Jinbo, responsable à la commission locale du logement et de la construction. Le projet est relancé en 2022. Douze solutions sont alors étudiées, dont un métro léger, un train à crémaillère et un téléphérique. L'escalator l'emporte, avec une consigne : partir de l'utile et serrer les coûts, car Wushan n'est pas un comté riche.
Le gros œuvre démarre en juin 2024, sur une pente de 35 % en moyenne et de près de 60 % par endroits. Les engins de chantier n'y servent presque à rien. Une grande partie des matériaux est montée à dos d'homme, marche après marche, et certaines sections sont bâties presque entièrement à la main, détaille Zhang Jie, responsable technique de l'entreprise chargée des travaux. Le sous-sol karstique oblige aussi à enfoncer les pieux entre 20 et 50 mètres de profondeur.
Les 33 appareils sortent de l'usine Schindler de Shanghai. Le Financial Times chiffre l'ensemble à 23 millions de dollars, pour quatre années entre la relance du projet et l'ouverture. La Chine est coutumière de ces chantiers records : en 2016, elle inaugurait déjà le pont de Beipanjiang, alors le plus haut du monde, à 565 mètres au-dessus du vide.
40 centimes le trajet et plus d'un million de passages
Après cinq jours d'essais gratuits, du 12 au 16 février, l'escalator est devenu payant le 17 février, jour du Nouvel An chinois. Le billet coûte 3 yuans, soit environ 40 centimes d'euro, dans un sens comme dans l'autre, et reste valable une heure. Ce tarif est provisoire : la période d'essai court jusqu'au 16 février 2027. En période scolaire, les machines tournent de 6 h 30 à 22 h 30.
Le succès a été immédiat. Le Financial Times fait état de 450 000 passages pendant les congés du Nouvel An, puis d'environ 9 000 utilisateurs par jour. Fin mars, le Quotidien du Peuple avançait un total de 1,32 million de passages, habitants et touristes confondus. Plus de 50 000 riverains sont directement concernés : l'escalator dessert les administrations, l'hôpital, plusieurs écoles et l'embarcadère.
Zeng Xiangui, 58 ans, médiateur de quartier, parcourt l'avenue de la Déesse presque tous les jours, matin et soir. Il reconnaît que les marches entretenaient la forme. Mais il ajoute, dans des propos traduits du chinois :
À mon âge, les yeux et les genoux commencent à fatiguer.
Les 1 136 marches, elles, n'ont pas disparu. L'escalator a été construit juste à côté, et ceux qui le souhaitent peuvent toujours monter à pied.
Source : Le Quotidien du Peuple & Smithsonian Magazine
