Vous êtes derrière une voiture, au feu rouge, et votre regard tombe dessus : un petit poisson stylisé, dessiné en deux courbes qui se croisent, souvent chromé, parfois avec des lettres à l'intérieur. Un signe de ralliement de pêcheurs ? Le logo d'un club ? Rien de tout ça. Ce symbole a près de deux mille ans, et il en dit long sur le conducteur.
Un mot grec, cinq lettres, une profession de foi
Ce poisson s'appelle l'ichtus. Le mot vient du grec ancien ikhthys, qui signifie tout simplement « poisson ». Mais son intérêt n'est pas dans sa traduction : il est dans ce que ses lettres permettent de fabriquer.
Chacune des cinq lettres du mot grec sert en effet d'initiale à un mot de la formule Iêsous Khristos Theou Uios Sôtêr, que l'on traduit par « Jésus-Christ, fils de Dieu, sauveur ». Un acronyme, autrement dit, qui condense en un seul dessin toute une déclaration de foi. C'est ce qui explique qu'on trouve parfois ces caractères grecs inscrits à l'intérieur du poisson, ou simplement le mot « Jésus » dans les versions plus récentes.
Le poisson n'a d'ailleurs pas été choisi au hasard. Il traverse les récits chrétiens, du repas partagé après la résurrection à la multiplication des pains, et renvoie aussi à l'eau du baptême. Autant de raisons pour lesquelles il apparaît très tôt sur les objets de culte : mosaïques, coupes, bagues, parois des catacombes.
Le signe de reconnaissance des premiers chrétiens
L'histoire la plus souvent racontée est celle d'un code de reconnaissance. Sous l'Empire romain, à une époque où les chrétiens étaient persécutés, le poisson aurait permis aux fidèles de s'identifier entre eux sans se dénoncer. Un dessin tracé près d'une porte, un signe échangé du bout du pied dans la poussière, et l'on savait à qui l'on parlait.
Le récit est populaire et abondamment repris, y compris par les vendeurs d'autocollants. Les historiens sont plus prudents sur son ampleur réelle, mais l'usage du poisson comme marqueur d'appartenance chrétienne dans les premiers siècles, lui, est solidement documenté.
Le passage à l'arrière des voitures est infiniment plus récent. Il s'est démocratisé dans le monde anglo-saxon à partir des années 1970 et 1980, où le « Jesus fish » est devenu un accessoire courant, avant d'arriver en Europe. La logique reste exactement la même qu'à l'origine : afficher son appartenance sans un mot, et se reconnaître entre croyants.
Puis le poisson s'est mis à avoir des pattes
C'est là que l'histoire devient amusante. Le succès du symbole a fini par agacer, et il a engendré son exact opposé : un poisson identique, mais doté de quatre petites pattes, avec le nom « Darwin » inscrit à l'intérieur. Une créature en train de sortir de l'eau pour rejoindre la terre ferme, allusion directe à la théorie de l'évolution.
Le Darwin fish est né dans les milieux athées et rationalistes de Californie du Sud. Al Seckel et John Edwards en revendiquent la création en 1983, pour illustrer un tract de l'association Atheists United. Un décorateur d'effets spéciaux d'Hollywood, Chris Gilman, en a lancé une version commerciale vers 1990 et l'a déposée.
La suite ressemble à une farce. Quand la société détentrice de la marque a commencé à menacer de poursuites les fabricants de poissons à pattes concurrents, Seckel et Edwards l'ont attaquée à leur tour. Ils ne réclamaient aucune royaltie : ils voulaient simplement que le dessin reste libre d'usage, au nom de la parodie et de la liberté d'expression. Ils ont produit des documents datés et oblitérés remontant à 1983, quand la partie adverse n'a rien pu fournir de comparable pour la décennie qu'elle invoquait.
Depuis, la surenchère n'a plus de limites : poissons mangeant d'autres poissons, versions requin, sushi, ou variantes chrétiennes assumant à la fois l'évolution et la foi. Un chercheur en rhétorique qui a interrogé des porteurs du Darwin fish y voit un objet ambigu, moitié moquerie, moitié imitation.
Et si vous voulez en coller un sur votre voiture
Rien ne l'interdit, à deux conditions de bon sens. L'autocollant ne doit pas gêner votre visibilité au volant, et surtout il ne doit jamais empiéter sur la plaque d'immatriculation. Sur ce point, la réglementation est stricte et les automobilistes se font régulièrement piéger : nous expliquions ici pourquoi un simple autocollant sur la plaque peut coûter 135 euros d'amende.
Pour le reste, la carrosserie et la lunette arrière vous appartiennent. Vous savez désormais que le voisin de bouchon qui roule avec un petit poisson chromé ne vous parle pas de sa dernière sortie pêche.
