Mine d'or Giant : 237 000 tonnes de poussière d'arsenic, le Canada va geler la roche pour au moins un siècle

Dès 1951, une mine d'or canadienne stocke sa poussière d'arsenic sous terre en misant sur le permafrost. Aujourd'hui, l'État canadien doit geler la roche.

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Aux portes de Yellowknife, la capitale des Territoires du Nord-Ouest canadiens, de longs tubes métalliques sortent de la roche. Leur partie visible pointe vers le ciel, l'autre plonge à environ 75 mètres sous terre. Ce sont des thermosiphons, des échangeurs de chaleur qui fonctionnent sans électricité. Le site de l'ancienne mine d'or Giant en réclamera 858 au total. Leur mission : maintenir la roche à -5 °C ou moins, pendant au moins un siècle.

Sous le site dorment environ 237 000 tonnes de poussière de trioxyde d'arsenic, l'un des plus gros stocks de ce type au monde selon le gouvernement canadien. De quoi remplir sept immeubles de onze étages et, sur le papier, tuer plusieurs fois l'humanité, résume le journal spécialisé The Northern Miner. Rapporté aux 7,6 millions d'onces d'or sorties de la mine entre 1948 et 2004, soit environ 236 tonnes, cela représente à peu près une tonne de poussière toxique stockée pour chaque kilo d'or produit.

Cette poussière n'a pourtant pas été abandonnée là par négligence. Elle a été descendue sous terre volontairement, à partir de 1951, pour cesser d'empoisonner l'air. Et ceux qui l'y ont placée comptaient sur le froid du Grand Nord pour la garder prisonnière. Soixante-quinze ans plus tard, c'est l'État canadien qui doit recréer ce gel, tube par tube.

Un poison dans la neige, puis un pari sur le permafrost

La mine Giant coule son premier lingot en juin 1948. Mais son or est piégé dans l'arsénopyrite, un minerai qui contient aussi de l'arsenic. Pour libérer le métal précieux, on grille la roche à très haute température. L'arsenic s'échappe alors sous forme de gaz, qui se refroidit en une fine poussière : le trioxyde d'arsenic.

Au début, rien n'est filtré. Entre 1949 et 1951, la cheminée rejette environ 7 500 kilos d'arsenic par jour, selon une chronologie publiée par La Presse canadienne. Les retombées s'accumulent dans la neige, que des familles dénées installées de l'autre côté de la baie font fondre pour boire. En avril 1951, un enfant déné de 2 ans meurt d'un empoisonnement aigu à l'arsenic. La compagnie verse 750 dollars à sa famille.

En octobre 1951, la mine installe un électrofiltre pour capter la poussière avant qu'elle ne s'envole. Reste à savoir quoi en faire. La solution retenue consiste à la pomper dans d'anciennes cavités laissées par l'extraction, puis dans des chambres creusées exprès. Selon une étude technique de 2003 archivée par le comité de surveillance du site, ce stockage démarre avec la conviction que ces cavités se trouvent dans le pergélisol, ou qu'elles regèleront une fois l'activité minière arrêtée. Le froid naturel devait sceller le poison.

Un gel qui n'est jamais revenu

Le pari ne tient pas. Le permafrost ne se reforme jamais autour des chambres. À la fin des années 1970, il a même disparu des zones de stockage, probablement à cause de l'activité minière et de l'air chaud de la ventilation, selon le magazine Canadian Consulting Engineer. L'eau souterraine circule davantage et atteint certaines chambres. Le stockage continue pourtant jusqu'à la faillite du dernier exploitant, Royal Oak Mines, en 1999.

Le site revient alors à l'État fédéral, avec son encombrant héritage : une quinzaine de cavités fermées par des bouchons de béton, entre 25 et 75 mètres sous la surface. Certaines ont la taille d'un immeuble de bureaux de douze étages. Or ce trioxyde d'arsenic se dissout dans l'eau. Aujourd'hui encore, des pompes tournent en permanence pour maintenir la nappe bien en dessous des chambres, et l'eau qui s'infiltre est récupérée, remontée puis traitée.

Pourquoi ne pas tout simplement sortir la poussière ? Entre 2001 et 2003, l'équipe du projet a passé en revue 56 options, dont 12 en détail. Toutes celles qui prévoyaient d'extraire l'arsenic ont été jugées plus risquées : danger pour les ouvriers et les habitants, impossibilité de vider entièrement des cavités aux parois irrégulières, obligation de créer un nouveau site de déchets dangereux en surface. L'option retenue porte un nom sans détour : la méthode des blocs congelés.

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858 tubes et au moins un siècle de froid

tubes géants pour geler le sol

Le principe consiste à refroidir la roche autour des chambres jusqu'à former une enveloppe gelée. Selon le gouvernement canadien, l'eau ne pourra ni entrer dans ces zones ni en sortir, ce qui empêchera l'arsenic de migrer. Une présentation technique du projet vise une épaisseur d'au moins cinq mètres de roche à moins de -5 °C au-delà des chambres.

Les thermosiphons font ce travail sans moteur. Chaque tube contient du dioxyde de carbone sous pression. En profondeur, la chaleur de la roche le transforme en gaz, qui monte vers la surface. Là, au contact de l'air glacial de l'hiver, il se condense en liquide, plus lourd, qui redescend et recommence le cycle. Le procédé est déjà utilisé à Yellowknife pour protéger le pergélisol sous le parking de l'Assemblée législative.

Le chantier se fera par étapes, sur quatre zones de gel. Un premier essai, lancé en 2011 autour d'une seule chambre, a confirmé que ce gel passif fonctionnait. En mars 2026, la direction du projet annonçait le démarrage cette année du forage et de l'installation des thermosiphons sur la première zone, qui doit en recevoir 256. Le gouvernement assure que le système tiendra même si les températures moyennes de la région gagnent plusieurs degrés, et que des sondes surveilleront en permanence la température du sol.

4,38 milliards de dollars, et une facture sans date de fin

Les travaux de dépollution ont officiellement commencé en 2021. Démolition des bâtiments contaminés, remblayage des cavités instables, fermeture des accès souterrains fin 2024, nouvelle usine de traitement des eaux attendue pleinement opérationnelle en 2027 : le chantier doit durer au moins jusqu'en 2038. Son coût est estimé à 4,38 milliards de dollars canadiens, soit environ 2,7 milliards d'euros. En 2013, le projet était encore estimé à un peu moins d'un milliard de dollars.

Mais 2038 ne marquera pas la fin de l'histoire. Le gel confine l'arsenic, il ne le détruit pas. Cet élément ne se dégrade pas avec le temps, rappelle le gouvernement canadien, qui reconnaît qu'il n'existe aujourd'hui aucune solution permettant de simplement fermer le site et partir. Une partie de l'arsenic restera aussi dispersée dans d'autres galeries, hors des blocs gelés. Pompage, traitement de l'eau et surveillance devront donc se poursuivre à perpétuité.

Le gel lui-même n'a été validé que comme une solution provisoire. L'évaluation environnementale conclue en 2013 l'a accepté pour 100 ans au maximum, avec un réexamen indépendant tous les 20 ans. Un comité de surveillance indépendant, créé en 2015, finance des recherches pour trouver une solution définitive. Dans son rapport annuel 2024, son président s'inquiétait d'ailleurs que l'équipe du projet ait parfois tendance à considérer le gel comme permanent. Parmi les pistes étudiées figure la transformation de la poussière en verre. Problème : il faudrait environ neuf fois plus de sable que de poussière, donc des volumes encore plus grands à stocker.

Marc Lange, écologue et membre de ce comité, estime qu'il faudra au moins cinq ans avant de recommander une méthode, puis peut-être 25 ans pour l'appliquer, dans le meilleur des cas. Il le résume ainsi auprès de The Northern Miner (traduit de l'anglais) :

« C'est un problème éternel, alors 25 ans à partir d'aujourd'hui, c'est plutôt bien. »

Ailleurs aussi, les solutions d'hier deviennent les chantiers d'aujourd'hui. En Floride, l'État paie des plongeurs pour remonter à la main les pneus immergés dans les années 1970 pour créer un récif. En France, l'ancienne mine d'or de Salsigne, dans l'Aude, qui a cessé son activité en 2004 comme Giant, a laissé des déchets chargés d'arsenic dans la vallée de l'Orbiel. En juillet 2025, le tribunal administratif de Montpellier a ordonné à l'État de prendre, dans un délai d'un an, les mesures utiles pour réparer le préjudice écologique et éviter qu'il ne s'aggrave.

À Yellowknife, un dernier défi n'a rien de technique. L'accord environnemental conclu en 2015 entre Ottawa, le gouvernement territorial, la Première Nation des Dénés Yellowknives, la ville de Yellowknife et plusieurs associations impose un plan de soins perpétuels. Ce plan doit notamment prévoir la communication avec les générations futures. Autrement dit, trouver comment expliquer à des gens qui ne sont pas encore nés ce qui dort sous ce sol gelé.

Dernière ironie : la poussière elle-même contient encore un peu d'or. Sa récupération sans danger figure parmi les sujets que le comité de surveillance doit examiner dans sa quête d'une solution définitive. En attendant, les 237 000 tonnes resteront enfermées dans des blocs de roche censés, selon le gouvernement canadien, demeurer gelés indéfiniment.

Source : Gouvernement du Canada & Mining.com

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Manon Moreau

Au sujet de l'auteur :

Journaliste polyvalente, Manon couvre aussi bien l'actualité chaude que les sujets de société, la culture et la vie pratique. Elle privilégie les angles concrets, les sources croisées et les explications accessibles, quel que soit le thème traité.

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