Au large de Fort Lauderdale, en Floride, un plongeur travaille seul sur un fond de sable, à une vingtaine de mètres de profondeur. Il rassemble des pneus à la main et les attache en paquets. Une grue les hisse ensuite sur le bateau qui attend en surface. Quand le pont est plein, soit environ 300 pneus, le navire rentre à Port Everglades, vide sa cargaison dans une benne et repart.
La scène se répète depuis 2015. Rien que dans la zone prioritaire du chantier, 535 676 pneus ont été remontés de cette manière jusqu'à fin 2025, selon le département de la Protection de l'environnement de Floride (DEP). Chaque pneu coûte environ 30 dollars à retirer, et ce prix augmente.
Ces pneus n'ont pourtant été ni perdus ni abandonnés. Ils ont été immergés volontairement au début des années 1970, par centaines de milliers. Le but était exactement l'inverse de ce qu'on observe aujourd'hui : faire naître un récif et attirer les poissons.
Une idée qui semblait régler deux problèmes à la fois
À l'époque, la pêche intensive des mérous et des vivaneaux pousse à créer de nouveaux habitats où ces poissons pourront se reproduire et grandir. Plusieurs études des années 1960 et du début des années 1970 recommandent justement les pneus usagés, jugés abondants, bon marché et faciles à manipuler. Ils s'entassent aussi dans les décharges. Les immerger permettrait donc de s'en débarrasser tout en enrichissant l'océan.
L'État de Floride et le corps des ingénieurs de l'armée américaine accordent les autorisations. Le projet est porté par Broward Artificial Reef Inc., une organisation locale souvent décrite comme un groupe de pêcheurs. Les archives sont lacunaires, mais le DEP mentionne un largage de 50 000 pneus en avril 1972, puis de 190 000 en novembre 1973. Les paquets sont transportés sur des barges et lâchés par une grue, tandis que des particuliers jettent des pneus depuis leurs propres bateaux. D'après des récits relayés par la presse américaine, Goodyear aurait même lâché un pneu peint en or depuis son célèbre dirigeable pour baptiser le site.
Combien de pneus au total ? Personne ne le sait vraiment. Faute de registres et de suivi, les estimations officielles vont d'un à deux millions.
Des attaches qui cèdent, des pneus qui voyagent
Les ennuis commencent presque aussitôt. Chaque paquet tenait grâce à des sangles en plastique et une agrafe métallique. Beaucoup de sangles cassent dès le largage, et les agrafes rouillent peu à peu, libérant les autres. Faute de guidage précis et avec des courants forts, les pneus se dispersent sur une vaste zone. Ceux qui n'avaient pas pu être perforés sont emportés encore plus facilement, parfois jusque sur les récifs naturels voisins. Les tempêtes et les ouragans font le reste.
En roulant sur le fond, ces pneus abîment les coraux qu'ils étaient censés compléter. Dans son rapport de décembre 2023, le DEP tranche (traduit de l'anglais) :
« La nature très instable des pneus a montré qu'ils ne convenaient pas pour former un récif artificiel. »
Tous les déchets déposés en pleine nature ne tournent pas mal. Au Costa Rica, 12 000 tonnes de peaux d'orange ont fini par faire pousser une forêt. Et en Floride même, des coquilles d'huîtres déposées au large ont relancé une population d'huîtres. Mais le caoutchouc ne se décompose pas, et il ne tient pas en place.
Des militaires, puis des plongeurs professionnels
La première tentative de nettoyage date de 2001. Financée par l'agence océanique américaine NOAA, une équipe de l'université Nova Southeastern remonte 1 600 pneus à l'aide de ballons de levage, pour un coût de plus de 17 dollars par pneu. L'essai prouve surtout qu'il faudra une opération d'une tout autre ampleur.
Entre 2007 et 2009, l'armée prend le relais dans le cadre d'un programme d'entraînement. Des plongeurs de l'Army, de la Navy et des garde-côtes récupèrent plus de 72 000 pneus. En 2015, l'État confie enfin le chantier à une entreprise de plongée commerciale. Le rythme culmine en 2020 avec 85 118 pneus remontés, puis ralentit nettement : 25 562 seulement en 2025. Plus la zone se vide, plus il faut chercher longtemps pour remplir un bateau, et plus chaque pneu coûte cher.
En additionnant toutes les campagnes, un peu plus de 600 000 pneus ont été retirés. En 2023, un sénateur de Floride assurait que le DEP visait une fin des travaux en 2025 ou 2026. Un autre estimait que l'État avait probablement déjà dépensé plus de 5 millions de dollars, sans résultat suffisant.
La France a connu une version miniature de cette histoire. Dans les années 1980, 25 000 pneus avaient été immergés dans le golfe Juan, entre Cannes et Antibes. Après une opération pilote en 2015, une campagne de retrait lancée en 2018 a été financée à hauteur d'un million d'euros par l'Agence française pour la biodiversité.
137 millions de dollars et des travaux jusqu'en 2038
En 2023, la Floride vote une loi consacrée à la restauration du site. Elle oblige le DEP à faire le point, puis à présenter un plan. L'année suivante, une cartographie par sonar, analysée par intelligence artificielle, révèle l'ampleur du problème. Les pneus ne sont plus concentrés sur quelque 300 hectares comme le montrait le relevé de 2019. On les retrouve sur plus de 2 400 hectares, sur les quatre lignes de récifs de la côte et sur plus de 8 kilomètres du nord au sud.
Le DEP estime qu'il reste environ 521 000 pneus visibles, dont jusqu'à 92 000 en contact direct avec les récifs coralliens. Ce chiffre ne compte ni les pneus entièrement enfouis dans le sable ni ceux situés hors des zones cartographiées. Le plan publié en 2024 prévoit quatorze années de travaux, soit jusqu'à l'exercice 2037-2038. Le coût est estimé à 137 millions de dollars, hors inflation : 78 millions pour les pneus posés sur le sable, 19 millions pour ceux coincés dans le récif et 40 millions pour replanter environ 98 000 coraux. Tout dépendra des budgets votés chaque année. Un second contrat de retrait a été signé en septembre 2025, et la nouvelle entreprise devait encore obtenir ses permis.
Dernière ironie : sur certains amas de pneus devenus assez stables, des coraux ont fini par pousser. Le permis interdit de retirer un pneu qui porte des coraux durs. Avant chaque enlèvement, une équipe universitaire doit donc les décoller. Fin mai 2024, 1 400 colonies avaient été détachées, dont 1 013 replantées sur des récifs naturels. Pour ne pas les briser, le plan de restauration recommande des outils fins comme des couteaux à enduire ou des grattoirs de peintre. Cinquante ans après, le récif de pneus a enfin produit du corail, et il faut maintenant le décoller à la spatule pour pouvoir s'en débarrasser.
Source : floridadep.gov
