La Terre a connu cinq extinctions de masse. La lignée des crocodiles a traversé les deux dernières : celle de la fin du Trias, il y a environ 201 millions d'années, puis celle de la fin du Crétacé, il y a 66 millions d'années, quand un astéroïde a mis fin au règne des dinosaures non aviens.
Comment ces reptiles ont-ils tenu là où tant d'autres ont disparu ? Une équipe américaine est allée chercher la réponse dans les dents et les crânes de 119 espèces, fossiles et actuelles. Ses conclusions, publiées le 16 avril 2025 dans la revue Palaeontology, tiennent en une idée simple : les survivants n'étaient pas difficiles à table.
Les crocodiles ne sont pas les fossiles vivants que l'on imagine
Crocodiles, alligators et gavials sont les derniers représentants d'un groupe bien plus vaste, les crocodylomorphes, apparu il y a environ 230 millions d'années. On les décrit volontiers comme des reliques préhistoriques, inchangées depuis des millions d'années. Leur histoire est beaucoup plus mouvementée.
À la fin du Trias, les premiers crocodylomorphes sont des animaux terrestres de taille petite à moyenne, plutôt rares, qui se nourrissent surtout de petites proies. Autour d'eux, d'autres reptiles de la même grande famille, les pseudosuchiens, règnent sur la terre ferme. Ils sont plus abondants, plus variés, de toutes les tailles et de toutes les formes.
Puis l'extinction frappe. Ces cousins dominants disparaissent tous. Chez les crocodylomorphes, les carnivores les plus stricts semblent s'éteindre eux aussi. Ceux qui passent le cap sont des généralistes terrestres, capables d'avaler à peu près n'importe quoi.
Des ancêtres herbivores, marins ou chasseurs de terre ferme
La suite, Keegan Melstrom la résume d'une formule. Ce paléontologue de l'université de Central Oklahoma, premier auteur de l'étude, a commencé ces travaux pendant son doctorat à l'université de l'Utah (propos traduits de l'anglais) :
Après ça, c'est de la folie.
Pendant toute l'ère des dinosaures, les crocodylomorphes occupent une quantité énorme de rôles écologiques. Certains deviennent de purs carnivores aquatiques, d'autres des prédateurs terrestres, d'autres encore des herbivores. Rien à voir avec l'animal embusqué au bord de l'eau que l'on connaît aujourd'hui. À cette époque, un crocodile pouvait même avaler un petit dinosaure, comme l'a montré un fossile découvert en Australie.
Cette diversité finit par s'effriter au Crétacé supérieur, sans que les chercheurs précisent ce qui s'est passé. Les lignées spécialisées disparaissent les unes après les autres, y compris les généralistes terrestres. Quand survient l'extinction de la fin du Crétacé, la plupart des survivants sont des généralistes semi-aquatiques, à l'aise sur terre comme dans l'eau, auxquels s'ajoute un groupe de carnivores aquatiques.
Comment les chercheurs ont lu le menu de 99 espèces disparues
Pour savoir ce que mangeait un animal mort depuis des millions d'années, les paléontologues regardent la forme de ses dents et de son crâne. Une mâchoire garnie de petites lames servait à percer et à trancher la chair. Des dents larges, à plusieurs pointes, hachaient plutôt des végétaux. Le museau donne un autre indice : long et étroit, il est idéal pour happer des poissons sous l'eau.
L'équipe a visité des collections de musées dans sept pays, sur quatre continents. Elle y a examiné les crânes de 99 espèces éteintes de crocodylomorphes et de 20 espèces actuelles de crocodiliens. Ces données ont ensuite été comparées à une base constituée auparavant, qui réunit 89 mammifères et 47 lézards aux régimes très variés, du carnivore strict à l'herbivore exclusif.
D'après les auteurs, c'est la première étude à reconstituer l'écologie alimentaire de cette lignée. Leur hypothèse : la capacité à manger presque de tout a permis à certains groupes de survivre quand tant d'autres s'éteignaient. Le Natural History Museum of Utah, associé à ces travaux, avance une autre explication plausible. Un prédateur capable de chasser sur terre comme dans l'eau multiplie ses chances de trouver à manger.
Un régime souple ne suffit pas face aux menaces actuelles
Les auteurs dénombrent aujourd'hui 26 espèces de crocodiliens, presque toutes des généralistes semi-aquatiques. Leur menu reste d'une souplesse remarquable. Les jeunes grignotent des têtards, des insectes ou des crustacés, avant de passer aux poissons, aux faons, voire à d'autres crocodiles.
Cette souplesse pourrait donner une chance à des espèces en danger critique d'extinction, comme le gavial, qui vit au pied de l'Himalaya, ou le crocodile de Cuba, dans le marais de Zapata. Mais elle ne règle pas tout. Les principales menaces qui pèsent sur ces animaux sont la perte de leur habitat et la chasse.
Randy Irmis, conservateur de paléontologie au Natural History Museum of Utah et coauteur de l'étude, invite d'ailleurs à la prudence. Selon lui, il serait risqué d'appliquer directement à la protection des espèces des conclusions tirées d'événements vieux de millions d'années. Ces travaux aident à faire des prévisions générales, pas à désigner les espèces qui s'en sortiront.
Le chercheur espère surtout qu'en croisant un crocodile ou un alligator, on pensera moins à une bête féroce ou à un sac à main de luxe qu'à plus de 200 millions d'années d'évolution. Ces animaux ont de quoi encaisser bien des bouleversements à venir, estime-t-il. À une condition : que l'on préserve leurs habitats.
Source : Université de l'Utah & Natural History Museum of Utah
