En mai 2007, une entreprise de Tampa, en Floride, annonce ce qu'elle présente comme la plus grosse découverte de pièces anciennes jamais réalisée. Odyssey Marine Exploration a remonté du fond de l'Atlantique environ 594 000 pièces, presque toutes en argent, soit quelque 17 tonnes de trésor estimées à 500 millions de dollars. Quand la nouvelle tombe, le butin se trouve déjà aux États-Unis.
Une question reste pourtant sans réponse : d'où vient-il ? La société refuse de révéler l'emplacement de l'épave et de dire de quel navire il s'agit. Elle lui donne un simple nom de code, « Black Swan », le cygne noir.
Cinq ans plus tard, en février 2012, deux avions Hercules de l'armée de l'air espagnole quittent une base militaire de Floride avec la totalité des pièces à bord. La justice américaine a tranché : le trésor appartient à l'Espagne. Et pour Odyssey, l'addition n'est pas encore complète. En 2013, un juge la condamne à verser plus d'un million de dollars à Madrid.
Un trésor rapporté en Floride sous un nom de code
D'après la décision de la cour d'appel fédérale qui a examiné l'affaire, l'épave a été repérée en mars 2007 dans les eaux internationales, à environ 160 kilomètres à l'ouest du détroit de Gibraltar et à 1 100 mètres de profondeur. Ses débris s'étalaient sur une zone de 368 mètres de long et 110 mètres de large. Les robots sous-marins d'Odyssey en ont extrait les pièces et quelques petits objets.
Le 9 avril 2007, plus d'un mois avant l'annonce publique, la société saisit le tribunal fédéral de Tampa. Elle revendique la propriété de cette épave « non identifiée » et de sa cargaison, ou à défaut une récompense pour l'avoir tirée des profondeurs.
L'Espagne réagit dès que la découverte est rendue publique. Elle soupçonne l'épave d'être l'un de ses navires, et même d'avoir été fouillée dans ses propres eaux. Selon le ministère espagnol de la Culture, les informations de la Guardia Civil, issues notamment d'un suivi par satellite, montraient qu'Odyssey utilisait Gibraltar comme base d'opérations et avait travaillé dans une zone située au sud du cap Santa Maria, au Portugal. Madrid obtient même d'un juge espagnol l'autorisation de saisir et de fouiller les navires de l'entreprise dans le secteur.
Une frégate coulée en 1804, alors que l'Espagne et l'Angleterre étaient en paix
Pour Madrid, le « cygne noir » porte un autre nom : Nuestra Señora de las Mercedes. Lancée à La Havane en 1786, cette frégate de la marine royale espagnole faisait partie d'une flottille de quatre navires, avec la Medea, la Clara et la Fama, partie de Montevideo pour rejoindre Cadix.
Le 5 octobre 1804, alors qu'elles ne sont plus qu'à une journée de navigation de Cadix, les frégates sont attaquées par surprise par une escadre britannique qui veut s'emparer de leur cargaison. Les deux pays ne sont pourtant pas en guerre. Pendant ce combat, resté comme la bataille du cap Santa Maria, la Mercedes explose et sombre en quelques instants. Près de 250 personnes périssent. En décembre 1804, l'Espagne déclare la guerre à l'Angleterre, prélude à la bataille de Trafalgar l'année suivante.
Les archives décrivent précisément ce que transportait la frégate : environ 900 000 pièces chargées au Callao, au Pérou, et à Montevideo, en immense majorité en argent, avec seulement quelques centaines de pièces d'or. Or le trésor d'Odyssey présentait exactement ce profil. Toutes les pièces étaient espagnoles, aucune n'était postérieure à 1804 et la plupart sortaient de l'atelier monétaire de Lima. La forme du champ de débris correspondait aussi à celle d'un navire qui avait explosé.
Pourquoi « qui trouve garde » ne s'appliquait pas
Odyssey a tout tenté pour contester cette identification. La société a fait valoir que les pièces espagnoles circulaient dans le monde entier et pouvaient provenir d'un autre navire, puis que la Mercedes effectuait une mission commerciale plutôt que militaire. Les juges n'ont pas suivi.
Leur raisonnement tient en une idée : un navire de guerre reste la propriété de son État, même deux siècles après son naufrage. La loi américaine sur l'immunité des États étrangers interdit donc aux tribunaux des États-Unis de le saisir. Un traité d'amitié signé en 1902 entre les deux pays oblige en outre Washington à accorder aux épaves espagnoles la même protection qu'aux siennes. Et la cargaison est considérée comme faisant partie du navire. C'est ce même principe d'immunité que l'Espagne invoque aujourd'hui pour le galion San José, coulé en 1708 au large de la Colombie.
En juin 2009, un magistrat de Tampa, Mark Pizzo, recommande de rendre le trésor à l'Espagne. En Bourse, l'action d'Odyssey perd près de la moitié de sa valeur. Le juge fédéral Steven Merryday valide cette position en décembre 2009. Le 21 septembre 2011, la cour d'appel du 11e circuit, à Atlanta, confirme la décision. Elle rejette aussi les demandes du Pérou, où les pièces avaient été frappées, et de 25 personnes se présentant comme descendants des victimes ou des propriétaires de la cargaison.
En février 2012, le juge de la Cour suprême Clarence Thomas refuse de bloquer la restitution. Des archéologues espagnols se rendent à la base aérienne de MacDill, à Tampa, pour inventorier et emballer les objets, puis les deux Hercules rapatrient le trésor jusqu'à la base de Torrejón de Ardoz, près de Madrid. Le 14 mai 2012, la Cour suprême refuse d'examiner le dernier recours d'Odyssey. L'entreprise s'est pliée au verdict tout en le contestant : selon elle, les découvreurs n'oseraient plus déclarer leurs trouvailles, et de nombreux objets finiraient « fondus ou revendus sur eBay ».
Plus d'un million de dollars pour « mauvaise foi »
Même après le retour des caisses en Espagne, le dossier n'était pas refermé. Une petite partie des pièces et des objets était restée à Gibraltar. Elle n'a été remise à l'Espagne qu'en juillet 2013.
Le 25 septembre 2013, le juge Steven Merryday condamne Odyssey à verser 1 072 979 dollars à l'Espagne pour une procédure menée de mauvaise foi et de manière abusive. Madrid réclamait 3,3 millions de dollars pour couvrir ses frais. L'Espagne soutenait que la société savait dès le départ que l'épave était très probablement une frégate de sa marine royale, mais qu'elle en avait dissimulé l'identité. Le magistrat a estimé que les deux tiers de la procédure découlaient de cette mauvaise foi, et il a résumé l'enjeu en une phrase, traduite ici de l'anglais :
Un litige à 600 millions de dollars, où le vainqueur rafle tout, suffit largement à mettre en péril n'importe quelle limite, à réveiller n'importe quelle faiblesse et à attiser n'importe quelle tentation.
Le trésor repose aujourd'hui au musée national d'archéologie subaquatique de Carthagène, où il a été déposé en décembre 2012. Plus de 30 000 pièces ont été montrées au Musée archéologique national de Madrid lors d'une exposition consacrée à la frégate en 2014. L'affaire a même inspiré au réalisateur Alejandro Amenábar une série, « La Fortuna », diffusée en 2021.
Quant au nom de code choisi par Odyssey, il s'est révélé involontairement bien trouvé. Dans le catalogue de cette exposition, le ministère espagnol de la Culture rappelle qu'un « cygne noir » désigne un événement inattendu qui bouleverse tous les plans. Pour les chasseurs de trésor de Tampa, il a pris la forme de cinq ans de procès.
Source : Cour d'appel fédérale du 11e circuit (2011) et Musée archéologique national (Espagne)
