Le galion à 20 milliards de dollars : pourquoi personne n'a le droit de toucher au plus grand trésor du monde

Le galion San José, coulé en 1708, cacherait un trésor de 20 milliards de dollars. Quatre camps le réclament, et la loi colombienne interdit de le vendre

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Un canon de bronze, trois pièces de monnaie frappées à la main, deux tasses de porcelaine chinoise et un morceau de cordage. En novembre 2025, le gouvernement colombien a présenté les premiers objets officiellement remontés de l'épave du San José, un galion espagnol coulé en 1708 au large de Carthagène des Indes.

Le contraste a de quoi surprendre. D'après les estimations les plus souvent reprises, le navire transportait jusqu'à 200 tonnes d'or, d'argent et d'émeraudes, une fortune évaluée aujourd'hui entre 17 et 20 milliards de dollars. L'épave a été localisée en 2015. Dix ans plus tard, ces quelques objets sont tout ce qui en est officiellement sorti. Et même eux ne pourront jamais être vendus.

Surnommé le « Saint Graal des épaves », le San José est au cœur d'une bataille juridique qui oppose quatre camps : la Colombie, l'Espagne, une société américaine de chasse au trésor et un peuple autochtone de Bolivie.

Le navire amiral de la flotte qui rapportait l'or des Amériques

Construit en 1698 au Pays basque espagnol et armé de 64 canons, le San José était le navire amiral de la flotte de Tierra Firme, chargée de rapporter en Espagne les richesses d'Amérique du Sud. Nous sommes alors en pleine guerre de Succession d'Espagne, et la cargaison doit servir le roi Philippe V.

Le 8 juin 1708, au large de la péninsule de Barú, près de Carthagène, une escadre britannique attaque la flotte. Le galion sombre dans la soirée avec la plupart des quelque 600 personnes à bord. Pendant trois siècles, on a raconté que sa poudrière avait explosé. Les chercheurs colombiens mettent aujourd'hui ce récit en doute : si une grande explosion avait eu lieu, les débris posés au fond ne seraient pas répartis de cette façon, explique la directrice de l'Institut colombien d'anthropologie et d'histoire (ICANH), Alhena Caicedo.

L'épave a été repérée fin 2015 par la marine colombienne et l'entreprise suisse Maritime Archaeology Consultants, à environ 600 mètres de profondeur. Son emplacement exact est classé secret d'État. Une étude publiée en 2025 dans la revue Antiquity a renforcé l'identification : des pièces d'or photographiées sur le site portent la marque de l'atelier monétaire de Lima et la date de 1707. Selon les auteurs, seul le San José correspond à ces caractéristiques. La Colombie avait déjà dévoilé des images de l'épave en 2022.

Pour la Colombie, cet or n'est pas à vendre

C'est le premier paradoxe du dossier. Une loi de 2013 sur le patrimoine englouti, puis la déclaration du galion comme bien d'intérêt culturel national en 2020, ont retiré la cargaison du marché. En 2024, le site est devenu la première aire archéologique protégée en mer du pays. Selon l'ICANH, ces biens sont inaliénables, insaisissables et imprescriptibles : personne ne peut les vendre, les saisir ou en devenir propriétaire avec le temps.

Ce n'est pas l'or qui nous intéresse, mais ce que le galion peut raconter de l'histoire colombienne et latino-américaine.

Cette phrase d'Alhena Caicedo, confiée au quotidien colombien El Tiempo (traduite de l'espagnol), résume la ligne officielle. Le projet de recherche public, baptisé « Vers le cœur du galion San José », ne prévoit pas de remonter le navire. La collecte de novembre 2025 visait à étudier la conservation des matériaux et leur provenance. Elle a coûté environ 9 milliards de pesos, soit près de 2 millions d'euros. Le canon devra passer au moins huit mois dans des bains de dessalement avant de pouvoir être exposé.

Il n'en a pas toujours été ainsi. Dans les années qui ont suivi la découverte, l'État avait envisagé de confier le sauvetage de la cargaison à un partenaire privé dans le cadre d'une concession. Ce projet a été abandonné en 2020, quand l'épave a été déclarée bien d'intérêt culturel.

Un chasseur de trésor américain réclame 10 milliards de dollars

La procédure la plus lourde est menée par Sea Search Armada. Cette société américaine affirme avoir trouvé le galion en 1982, avec l'autorisation du gouvernement colombien de l'époque, près des îles du Rosaire. Elle s'appuie sur une décision de la Cour suprême colombienne rendue en 2007. En décembre 2022, elle a saisi la Cour permanente d'arbitrage de La Haye en invoquant l'accord de libre-échange entre les États-Unis et la Colombie. Elle réclame 10 milliards de dollars, soit la moitié de la valeur estimée du trésor. C'est la plus grosse demande d'arbitrage jamais déposée contre le pays.

La défense de Bogota tient en une phrase : Sea Search Armada n'a jamais trouvé le San José, et les coordonnées qu'elle a transmises dans les années 1980 ne correspondent pas à l'épave. La Colombie a fait analyser les fonds marins avec l'aide de l'institut océanographique américain de Woods Hole. Elle produit aussi un rapport de 1994, réalisé par la société Columbus Exploration, qui concluait qu'aucune épave ne se trouvait aux coordonnées fournies.

Le dossier contient un casse-tête. L'un des arbitres a demandé si le fait que l'épave se trouve hors de la zone de 1982 constituerait une défense imparable. Autrement dit, pour gagner, la Colombie aurait intérêt à montrer où le galion n'est pas, sans jamais révéler où il est. Prévues fin 2025, les audiences ont été repoussées. Selon El Tiempo, cité par le média ColombiaOne en septembre 2026, le procès ne commencera pas cette année : chaque document doit être caviardé ligne par ligne pour protéger la position de l'épave.

Même l'entreprise qui a aidé à retrouver le galion en 2015 est entrée dans la bataille. Maritime Archaeology Consultants a attaqué la Colombie en 2025 devant le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements. Elle réclame 50 millions de dollars pour une mission qu'elle estime ne jamais avoir été payée.

L'Espagne et un peuple de Bolivie réclament aussi leur part

De son côté, l'Espagne considère que le San José était un navire de guerre de la Couronne et qu'il reste protégé par l'immunité souveraine des navires d'État, où qu'il repose. Madrid s'appuie sur la convention de l'Unesco de 2001 sur le patrimoine subaquatique, que la Colombie n'a pas signée. Le ministère espagnol des Affaires étrangères propose un projet archéologique commun, respectueux de la condition de « tombe sous-marine » de l'épave. En décembre 2023, l'Espagne a demandé à intervenir dans l'arbitrage de La Haye. Sa demande a été rejetée à ce stade, mais elle pourra la renouveler lors de l'examen sur le fond.

La revendication la plus inattendue vient des Andes. La nation Qhara Qhara, qui regroupe des peuples autochtones du sud-ouest de la Bolivie, affirme que l'argent et l'or embarqués sur le galion avaient été arrachés à ses terres, autour des mines de Potosí. Elle a saisi la Commission interaméricaine des droits de l'homme. Sa demande ne porte pas sur de l'argent.

Nous ne voulons pas commercialiser l'or et l'argent du galion, nous voulons qu'il soit déclaré bien commun et conservé dans un musée sur la terre ferme.

Samuel Flores, représentant des Qhara Qhara, a tenu ces propos à l'agence EFE en avril 2024 (traduits de l'espagnol).

À ces procédures s'ajoute un soupçon. Une association colombienne de surveillance du patrimoine, la Veeduría nacional del patrimonio cultural sumergido, affirme depuis 2021 que l'épave a fait l'objet d'incursions non déclarées. Elle a déposé une plainte, toujours au stade de l'enquête préliminaire. L'ICANH assure que le site n'a subi aucune altération non autorisée. Le dossier revient désormais au nouveau président Abelardo de la Espriella, arrivé au pouvoir cet été.

En attendant, la seule part du trésor le plus convoité des mers que les Colombiens puissent espérer voir tient dans trois petites pièces de monnaie, conservées dans les réserves du Musée national de Colombie, à Bogota.

Source : Institut colombien d'anthropologie et d'histoire

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Manon Moreau

Au sujet de l'auteur :

Journaliste polyvalente, Manon couvre aussi bien l'actualité chaude que les sujets de société, la culture et la vie pratique. Elle privilégie les angles concrets, les sources croisées et les explications accessibles, quel que soit le thème traité.