Pendant dix-sept ans, de 1995 à 2011, des biologistes sont descendus chaque automne en sous-marin le long des piliers de plateformes pétrolières au large de la Californie. À chaque plongée, ils identifiaient, comptaient et mesuraient un à un les poissons qui vivaient contre l'acier. Seize plateformes, réparties entre le comté d'Orange et la pointe Conception, ont été suivies pendant au moins cinq ans, certaines pendant quinze ans.
En 2014, une équipe de l'Occidental College, de l'université de Californie à Santa Barbara et du Bureau of Ocean Energy Management (l'agence fédérale américaine chargée de l'énergie en mer) a fait les comptes dans la revue PNAS. Rapportées à la surface de fond marin qu'elles occupent, ces plateformes produisent en moyenne 27,4 fois plus de poissons que les récifs rocheux naturels situés à des profondeurs comparables dans la même région. Aucun habitat marin étudié jusque-là ne faisait mieux.
Plus productives que les récifs coralliens et les estuaires
Les chercheurs n'ont pas seulement compté des poissons. Ils ont calculé ce que les écologues appellent la production secondaire : la quantité de chair nouvelle fabriquée en un an par la croissance de tous les poissons d'un lieu, y compris les jeunes arrivés dans l'année. C'est une mesure de ce qu'un habitat « fabrique », pas seulement de ce qu'il héberge à un instant donné.
Selon les plateformes, cette production va de 104,7 à 886,8 grammes de poissons par mètre carré de fond et par an. Les autres milieux pour lesquels la même mesure existe plafonnent entre 0,9 et 74,2 grammes. Le meilleur score du tableau comparatif revenait jusque-là à un récif corallien de Moorea, en Polynésie française, devant des estuaires de Louisiane. La baie de Chesapeake, l'un des estuaires les plus riches des États-Unis, se situe entre 11 et 16 grammes. Les mangroves de Floride, entre 6 et 12. Autrement dit, les plateformes font environ dix fois mieux que la plupart des écosystèmes marins mesurés.
« Nous avons été surpris par l'ampleur des chiffres par rapport aux recherches menées ailleurs. » (Jeremy Claisse, co-auteur de l'étude, traduit de l'anglais)
Le secret tient à leur forme. Une plateforme mesure selon les cas de 45 à 200 mètres de haut environ. Sous l'eau, son squelette de piliers verticaux et de poutres horizontales offre entre 5,4 et 20,2 fois plus de surface dure que le fond qu'elle recouvre, qui ne dépasse pas 0,6 hectare. C'est un peu comme si l'on empilait plusieurs fonds rocheux les uns sur les autres, du fond jusqu'à la surface.
Les moules couvrent l'acier, des invertébrés s'installent entre elles, et le plancton apporté par les courants traverse la structure. Les grands gagnants sont les sébastes, des poissons de roche très pêchés sur la côte ouest américaine, ainsi que la morue-lingue. Milton Love, biologiste à Santa Barbara, a résumé la situation ainsi en 2019 :
« On dit qu'on va transformer ces plateformes en récifs, mais pour la vie marine, ce sont déjà des récifs. » (Milton Love, UC Santa Barbara, traduit de l'anglais)
Les auteurs précisent avoir volontairement choisi des hypothèses prudentes. Seuls les poissons nageant à moins de deux mètres de la structure ont été comptés. Les bancs parfois énormes qui occupent l'intérieur de la plateforme, entre les piliers, n'entrent pas dans le calcul.
Des poissons fabriqués ou simplement attirés ?
Un tel chiffre soulève immédiatement une objection, la même que pour les wagons du métro new-yorkais immergés dans l'Atlantique. Une structure artificielle peut très bien ne créer aucun poisson et se contenter d'aspirer ceux des récifs voisins. Elle les concentre alors au même endroit, ce qui facilite leur capture. Les biologistes parlent du débat « attraction ou production ».
Pour les plateformes californiennes, l'étude avance plusieurs indices en faveur de la production. D'abord, une grande partie de la croissance vient de poissons nés ailleurs qui s'installent sur l'acier à l'état de larves ou de très jeunes individus, puis y grandissent. Par mètre carré de structure, ces arrivées produisent 3,7 fois plus que sur les récifs naturels. Les larves, qui dérivent dans les cent premiers mètres de la colonne d'eau, trouvent plus facilement une plateforme qu'un récif posé sur le fond. Et les prédateurs y sont plus rares.
Ensuite, une étude antérieure a suivi par radar les courants autour d'une plateforme pour reconstituer le trajet des larves de sébaste bocaccio, une espèce surexploitée dans la région. Conclusion : la plupart des jeunes qui ne s'étaient pas fixés sur la plateforme seraient de toute façon morts en mer. La structure ne volait donc pas ces poissons aux récifs naturels, elle en sauvait qui auraient disparu.
Les chercheurs reconnaissent toutefois que ce n'est probablement pas vrai pour toutes les espèces ni pour toutes les plateformes. L'isolement des structures, loin de tout fond rocheux, gonfle sans doute leurs performances. Dans une lettre publiée par la même revue fin 2014, d'autres scientifiques ont souligné que certaines plateformes produisaient près de neuf fois plus que d'autres, ce qui plaide pour des décisions au cas par cas. Ils rappelaient au passage que même la moins productive faisait mieux que les récifs naturels voisins.
Dans le golfe du Mexique, plus de 600 plateformes déjà laissées en mer
Ce débat n'a rien de théorique. Dans le golfe du Mexique, les autorités américaines autorisent depuis 1985 les compagnies à laisser tout ou partie de leurs plateformes en fin de vie sur place, pour en faire des récifs artificiels. Le programme porte un nom explicite : Rigs-to-Reefs, « des plateformes aux récifs ». Selon le Bureau of Safety and Environmental Enforcement, l'agence qui le pilote, plus de 600 plateformes ont déjà été converties, surtout au large de la Louisiane et du Texas.
La même agence cite une étude selon laquelle une structure classique à huit piliers abrite entre 12 000 et 14 000 poissons. Pour conserver cet habitat, les compagnies peuvent couper la plateforme sur place, la basculer sur le fond ou la remorquer vers une zone de récifs. La technique la plus courante consiste à retirer seulement les 26 mètres supérieurs, pour dégager la navigation. Appliquée aux plateformes californiennes, cette découpe permettrait de conserver plus de 80 % de la biomasse et de la production de poissons, selon une étude publiée en 2015 par la même équipe.
L'intérêt est aussi financier. Démonter une plateforme et ramener à terre des milliers de tonnes d'acier couvertes de coquillages coûte très cher. Dans les États qui ont adopté des lois Rigs-to-Reefs, la compagnie reverse à l'État une partie de l'argent économisé, souvent la moitié. C'est précisément ce que dénoncent les opposants, comme l'ONG Center for Biological Diversity, qui y voit surtout un moyen pour les pétroliers d'échapper au coût d'un démantèlement complet. En Europe, le retrait complet est en principe la règle.
En Californie, une plateforme de 60 ans au cœur du débat
La Californie, elle, n'a encore transformé aucune plateforme en récif. Une loi de 2010, le Marine Resources Legacy Act, a pourtant ouvert la porte à cette option. Le chantier s'annonce colossal : en 2019, la chercheuse Ann Scarborough Bull estimait à 8 milliards de dollars le coût du retrait de toutes les plateformes au large de l'État.
Le premier vrai test s'appelle Platform Holly. Installée à environ 3 kilomètres des côtes de Goleta, près de Santa Barbara, par quelque 64 mètres de fond, elle ne produit plus rien et ses 30 puits ont été définitivement bouchés en 2024. En janvier 2026, la California State Lands Commission a lancé son étude d'impact environnemental. Le projet privilégié prévoit de tout retirer, jusqu'à 1,5 mètre sous le fond marin. Un retrait partiel figure parmi les alternatives étudiées, et plusieurs participants ont plaidé lors des réunions publiques de février pour conserver le récif qui s'est formé sous la plateforme.
La commission espère soumettre le rapport final début 2027. La décision devrait servir de précédent pour la vingtaine d'autres plateformes encore debout au large de la Californie, dont celles qui ont servi à établir, sans l'avoir jamais cherché, l'un des records de productivité les plus étonnants de la biologie marine.
Source : Occidental College & UC Santa Barbara
