New York jette plus de 2 500 wagons de métro dans l'Atlantique : quelques années plus tard, les poissons trouvent 400 fois plus de nourriture sur l'acier que sur le sable

Plus de 2 500 wagons du métro de New York reposent au fond de l'Atlantique. Au Delaware, l'acier couvert de moules nourrit 400 fois plus que le sable nu.

Ajoutez-nous à vos sources préférées

Entre août 2001 et avril 2010, l'autorité des transports de New York a fait basculer par-dessus bord plus de 2 500 wagons de métro retirés du service, au large de la côte Est des États-Unis. Le but n'était pas de s'en débarrasser discrètement. Il s'agissait de fabriquer des récifs artificiels sur des fonds marins où il n'y avait presque rien.

Le plus célèbre de ces récifs se trouve à environ 26 kilomètres des côtes du Delaware. Plus de 700 anciennes voitures y reposent, surnommées « Redbirds » à cause de leur peinture rouge. Sur leurs parois, colonisées par les moules, le responsable du programme local a mesuré environ 400 fois plus de nourriture pour les poissons, à surface égale, que sur le sable qui les entoure.

Des wagons vidés de tout avant le grand plongeon

Au début des années 2000, la MTA, qui exploite le métro new-yorkais, doit retirer d'un coup toute une génération de rames. Les envoyer à la casse coûterait cher. Plusieurs États côtiers cherchent au même moment des matériaux solides pour leurs programmes de récifs. En juin 2001, le Delaware accepte une première commande de 400 voitures, et les premières sont immergées dès le mois d'août.

Les wagons ne partent pas à l'eau tels quels. Les roues, les vitres, les sièges et les panneaux sont retirés, tout comme les graisses, les huiles et les autres produits pétroliers. Il ne reste qu'une coque d'acier d'environ 15,5 mètres de long sur 2,7 mètres de large, percée d'ouvertures là où se trouvaient les portes et les fenêtres. Au Delaware, les carcasses étaient poussées depuis une barge par groupes de 30, sans qu'on puisse prévoir exactement comment elles allaient se poser sur le fond.

Le programme s'étend du New Jersey à la Géorgie, en passant par le Maryland, la Virginie et la Caroline du Sud. Le Delaware devient pourtant la destination la plus connue. Son site, officiellement baptisé « Reef Site 11 », s'étend sur environ 3,4 km² et reçoit aussi des chars militaires, des remorqueurs et des barges. Le Transit Museum de New York évoque un total de plus de 2 500 wagons immergés jusqu'en avril 2010.

Pourquoi le chiffre de « 400 fois plus » ne dit pas ce que l'on croit

Pour comprendre le succès du récif, il faut regarder le fond de l'océan à cet endroit. Selon Jeff Tinsman, qui a longtemps dirigé le programme de récifs artificiels du Delaware, environ 95 % des fonds marins du littoral médio-atlantique sont du sable nu. Or les moules, les éponges et les balanes, premiers maillons de la chaîne alimentaire d'un récif, ont besoin d'une surface dure pour se fixer. Leurs larves dérivent dans l'eau mais ne trouvent nulle part où s'accrocher.

Un wagon d'acier leur offre des milliers de pieds carrés de parois, de plafonds et de planchers. Les moules bleues les recouvrent comme un tapis. Autour d'elles s'installent 30 à 40 autres espèces d'invertébrés : crevettes, crabes, vers. Jeff Tinsman a résumé le résultat à la radio canadienne CBC en 2019 :

« Au total, il y a environ 400 fois plus de nourriture pour les poissons par pied carré que sur le fond sableux naturel. » (traduit de l'anglais)

Ce chiffre compare donc la densité de nourriture sur les wagons et sur le sable voisin. Il ne signifie pas que les poissons de la région sont 400 fois plus nombreux. La confusion est ancienne : une dépêche de 2008 affirmait déjà qu'un récif de 600 wagons avait multiplié la population locale de poissons par 400.

Les poissons, eux, ont bien été comptés, mais au New Jersey. Entre 2003 et 2005, le programme de récifs de l'État a relevé en moyenne 323 poissons associés au récif sur chaque wagon observé. Les espèces qui profitent le plus de ces abris sont le bar noir et le tautog, des nageurs lents qui ont besoin de cachettes. Les ouvertures des wagons laissent passer les petits poissons et gênent les gros prédateurs.

La suite après cette vidéo

13 000 sorties de pêche par an, mais des wagons qui n'ont pas tous tenu

L'effet s'est vite vu à la surface. En 2008, Jeff Tinsman expliquait que le nombre de sorties de pêche vers le récif du Delaware était passé d'environ 300 par an avant sa création à 13 000. Le site est devenu l'un des spots préférés des pêcheurs et des plongeurs de la région.

Tous les wagons n'ont pourtant pas eu le même destin. À partir de 2008, la MTA a proposé des voitures plus récentes, les « Brightliners », dont la carrosserie en acier inoxydable ondulé devait tenir plus de 25 ans sous l'eau. Elles ont commencé à se désagréger quelques mois seulement après leur immersion. Selon le consultant Daniel Sheehy, interrogé par Fast Company, les soudures par points favorisaient la corrosion, et les panneaux ondulés offraient une prise aux courants. Les Redbirds, en acier au carbone plus ordinaire, sont restées en place.

Une autre question divise les biologistes : ces récifs produisent-ils de nouveaux poissons, ou regroupent-ils simplement ceux qui étaient déjà dispersés dans la zone ? Les deux effets coexistent probablement, et la réponse varie selon les espèces. Le New Jersey, qui avait un temps suspendu l'immersion de wagons, a conclu en 2008, après plusieurs études, qu'ils constituaient un habitat sûr, stable et durable.

Un récif qui continue de grandir

Wagon au fond de l'eau

Le Delaware n'a jamais cessé d'enrichir son récif. Au fil des années, son programme a immergé plus de 1 350 wagons de métro, 86 chars et véhicules blindés et 29 navires retirés du service. En juillet 2024, un ancien bateau-pompe de Baltimore et un remorqueur de la Seconde Guerre mondiale ont rejoint les wagons new-yorkais, par environ 23 mètres de fond.

Le principe rappelle d'autres expériences où un déchet encombrant redonne vie à un milieu appauvri, comme les coquilles d'huîtres déposées au large de la Floride ou les peaux d'orange qui ont fait repousser une forêt au Costa Rica. La logique est la même : apporter ce qui manquait, ici une surface dure, puis laisser la nature faire le reste.

Les plongeurs qui descendent sur le site ont d'ailleurs trouvé un surnom à cet empilement de voitures de métro posées au hasard sur le sable : « l'épave de train sous-marine ».

Source : wikipedia

Suivez-nous sur Google

Manon Moreau

Au sujet de l'auteur :

Journaliste polyvalente, Manon couvre aussi bien l'actualité chaude que les sujets de société, la culture et la vie pratique. Elle privilégie les angles concrets, les sources croisées et les explications accessibles, quel que soit le thème traité.