Début juillet 2024, la baie de Breid, sur la côte de l'Antarctique oriental, ressemble à ce qu'elle est chaque hiver : une étendue blanche à perte de vue. La banquise recouvre 97 % de la mer. Rien d'anormal. Là-bas, juillet et août sont le cœur de l'hiver.
Un mois plus tard, les satellites montrent tout autre chose. Au milieu de la glace s'étale une immense tache sombre : 89 121 km² d'eau libre. C'est presque la superficie du Portugal (un peu plus de 92 000 km²), et davantage que la Nouvelle-Aquitaine, la plus vaste région française.
En 45 ans de surveillance continue par satellite, un tel trou n'avait jamais été observé à cet endroit en plein hiver. Deux ans après, une équipe de chercheurs basée en Inde, menée par Jeebanjyoti Swain, explique ce qui s'est passé. Son étude est parue dans la revue scientifique Geophysical Research Letters.
De 97 % à 25 % de glace en moins de deux semaines
Ces ouvertures ont un nom : des polynies, un mot d'origine russe qui désigne une zone d'eau libre entourée de banquise. Ce n'est pas la première fois qu'un trou géant apparaît en Antarctique. Le plus connu, la polynie de Maud Rise, s'est ouvert en mer de Weddell pendant les hivers 2016 et 2017, et les scientifiques ont fini par en comprendre l'origine. Mais une polynie de pleine mer, en hiver, dans la baie de Breid : jamais.
Tout commence le 17 juillet. La glace se met à reculer à une vitesse inhabituelle. En moins de deux semaines, la couverture passe de 97 % à 25 %.
Le 4 août, trois taches d'eau libre apparaissent au milieu de la banquise. Six jours plus tard, elles se sont rejointes et ne forment plus qu'un seul trou de 89 121 km². Puis le mouvement s'inverse : à partir du 10 août, la glace commence à regagner du terrain.
Six «rivières dans le ciel» et jusqu'à 17 °C de trop
Pour reconstituer l'enchaînement, les chercheurs ont croisé des images satellites, des capteurs océaniques, des mesures prises directement dans l'eau et plus de quarante ans d'archives climatiques. Le premier responsable vient d'en haut.
Entre juillet et août 2024, six rivières atmosphériques frappent la région l'une après l'autre. On surnomme ces phénomènes des «rivières dans le ciel» : de longs couloirs d'air qui transportent d'énormes quantités d'humidité et de chaleur depuis les basses latitudes jusqu'aux pôles. D'ordinaire, l'hiver antarctique encaisse le choc. Pas cette fois.
Selon l'étude, ces six épisodes comptent parmi les plus puissants transports d'humidité jamais enregistrés en plein hiver dans la région. L'air y a été jusqu'à 17 °C plus chaud que la normale pour la saison. L'atmosphère se réchauffe, davantage de chaleur est renvoyée vers la surface et pénètre dans l'océan : la glace ne se forme plus. Dans le même temps, un flux persistant orienté vers le sud repousse la banquise en direction du continent.
Pendant ce temps, l'océan attaquait la glace par en dessous
Les rivières atmosphériques n'ont pas agi seules. Les vents violents qui les accompagnaient ont déclenché un mécanisme que les océanographes appellent la succion d'Ekman. En soufflant sur la mer, ils chassent l'eau froide de surface vers l'extérieur. Pour combler le vide, de l'eau plus profonde remonte.
Or cette eau, dite eau circumpolaire profonde, est plus chaude et plus salée. En temps normal, elle reste sous la couche de surface et ne touche pas la glace. Pendant l'hiver 2024, elle l'a atteinte.
Une bouée océanographique placée au sud-ouest du trou a enregistré cette remontée en temps réel. Des mesures réalisées sur place pendant l'expédition internationale de circumnavigation côtière de l'Antarctique (ICCE) 2024-25 ont confirmé la présence de cette couche chaude et salée sous la surface.
Dernier ingrédient : une vague de chaleur marine, du 23 juillet au 14 août. La surface de l'eau est restée 0,6 °C au-dessus de la moyenne historique. Cela paraît peu. C'était assez pour empêcher la mer de regeler, même quand les vents ont faibli fin juillet.
Pourquoi les chercheurs s'attendent à en revoir
Pris séparément, aucun de ces facteurs n'aurait suffi. La banquise antarctique recule depuis 2016, avec des niveaux historiquement bas en 2017, 2022 et 2023, et aucune polynie ne s'était ouverte dans la baie de Breid ces années-là. En 2024, température de l'air, humidité, température de la mer et vents ont atteint en même temps des niveaux presque jamais vus depuis le début des relevés, en 1979.
Le problème, c'est que cette combinaison pourrait devenir moins rare. Si le réchauffement climatique renforce les rivières atmosphériques et si l'océan Austral continue d'accumuler de la chaleur, les auteurs écrivent, dans un passage traduit ici de l'anglais, que la faible étendue de banquise et la formation de polynies
pourraient devenir fréquentes dans des régions où la banquise est historiquement restée stable.
L'enjeu dépasse la baie. Une polynie met directement en contact l'océan et l'atmosphère, qui échangent alors chaleur, gaz et nutriments là où la glace faisait écran. La banquise flotte déjà sur la mer : sa fonte ne fait pas monter le niveau des océans. Mais elle protège les plateformes de glace et les glaciers du continent, qui, eux, peuvent le faire monter.
Depuis, la tendance ne s'est pas inversée. Le 14 septembre 2026, la banquise antarctique a atteint son maximum hivernal : 17,59 millions de km², le troisième plus faible depuis le début des mesures satellites selon le centre américain NSIDC. Les quatre maximums les plus bas jamais enregistrés sont ceux des quatre dernières années.
Source : ScienceAlert & Infobae
