Un requin-baleine plonge, et il disparaît. C'est le problème que traînent les biologistes marins depuis des décennies : le plus gros poisson du monde a beau mesurer jusqu'à 18 mètres, on ne l'observait que depuis la surface, en bateau ou en palmes, jusqu'à ce qu'il décide de descendre. Une équipe de l'Australian Institute of Marine Science (AIMS) et de l'université Murdoch a décidé de régler la question autrement : au lieu de le regarder depuis le haut, elle est montée à bord.
Les chercheurs ont fixé de petites caméras équipées de capteurs de mouvement sur la nageoire dorsale de cinq requins-baleines juvéniles rassemblés au large du récif de Ningaloo, en Australie-Occidentale. La pose se fait en apnée, en nageant à côté de l'animal. Le boîtier filme la moitié avant du requin et son champ de vision, puis se décroche tout seul au bout d'un délai préréglé de 24 heures, sans rien laisser sur l'animal. Bilan : 22 heures et demie d'images vues depuis le dos d'un requin-baleine.
36 comportements, dont 6 jamais décrits
En croisant ces vidéos avec une relecture systématique de 106 publications scientifiques, l'équipe a construit un éthogramme, c'est-à-dire l'inventaire complet des comportements connus d'une espèce. Le catalogue s'arrête à 36 comportements distincts, le plus fourni jamais établi pour ce requin. Douze concernent l'alimentation, et six d'entre eux n'avaient encore jamais été décrits.
Parmi ces nouveautés, le gliding slow feeding : le requin coule littéralement vers le fond, gueule ouverte, et laisse les proies entrer. Ou le dive feeding, une descente active en ligne droite vers le plancher marin pour ramasser un maximum au passage. À l'autre bout du répertoire, l'active surface feeding : le poisson nage vigoureusement après un essaim de krill en surface, sa proie préférée. Les travaux ont été publiés le 21 juillet 2026 dans la revue Marine Biology.
Le mythe du filtreur de surface tombe
Le résultat qui déplace le curseur est ailleurs. Les auteurs ont observé ces comportements alimentaires tout le long de la colonne d'eau et jusqu'au fond, à 70 mètres de profondeur sur leur site d'étude. Or les scientifiques pensaient jusqu'ici que le requin-baleine se nourrissait principalement en surface. Les comportements dits lents étaient les plus fréquents, et présents à toutes les profondeurs.
Autrement dit, l'animal grignote en continu à faible coût énergétique, puis passe à la vitesse supérieure quand il tombe sur une concentration de proies. Les auteurs résument l'idée sans se prendre au sérieux : cela revient à piocher dans le placard en attendant de décider ce qu'on va vraiment cuisiner.
Pourquoi un tel répertoire
Christine Barry, doctorante à l'AIMS et première autrice, avance une explication liée à l'habitat. Les autres grands filtreurs, requins pèlerins et baleines à fanons, vivent en eaux froides, où le krill est plus gros et bien plus abondant. Le requin-baleine, lui, occupe des eaux tropicales pauvres en nutriments, où la nourriture est rare et distribuée par taches imprévisibles.
« Nous pensons que la façon dont les requins-baleines ont évolué pour disposer de tous ces types de comportements alimentaires les aide vraiment à tirer parti des proies disponibles et à exister dans cette niche tropicale », explique Christine Barry à ABC News (propos traduits de l'anglais).
Cette plasticité n'est pas un détail académique. L'espèce est classée en danger sur la liste rouge de l'UICN, et le changement climatique risque de rendre ses ressources encore plus instables. Pour Luciana Ferreira, chercheuse à l'AIMS et co-autrice, les images confirment aussi le rôle du site lui-même, qu'elle décrit comme un garde-manger sûr pour ces requins et un argument en faveur du maintien de sa protection.
Ce que les caméras n'ont pas vu
Les auteurs posent eux-mêmes les limites : cinq individus, tous juvéniles, sur un seul site d'agrégation côtier. Multiplier les poses de caméras sur d'autres rassemblements dans le monde reste la condition pour généraliser. Et un angle mort demeure entier, celui du comportement nocturne, que les 24 heures d'enregistrement n'ont pas suffi à documenter.
Le récif de Ningaloo, lui, enchaîne les découvertes. Quelques jours avant cette publication, une autre équipe australienne y avait détecté la trace d'un calmar géant à 4 500 mètres de fond, sans jamais l'apercevoir. Une constante se dessine : ce qu'on ne filme pas, on ne le comprend qu'à moitié, comme l'a encore montré cet été le drone qui a capté un grand blanc tournant autour d'un baleineau.
