Un seul museau de poisson-scie rapporte 7 000 euros aux braconniers : la raison est encore plus glaçante que le prix

Un museau de poisson-scie rapporte jusqu'à 7 000 euros une fois découpé en ergots pour coqs de combat. Une étude menée pendant 6 ans révèle un trafic oublié.

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C'est l'un des trafics les plus lucratifs au monde rapporté au gramme, et pourtant presque personne n'en parle. Une étude publiée en avril 2026 dans la revue scientifique Conservation Letters vient de chiffrer le commerce illégal des dents de poisson-scie en Amérique latine. Le résultat a de quoi surprendre : le museau d'un seul animal peut générer environ 7 000 euros une fois transformé.

Transformé en quoi ? En armes miniatures, fixées aux pattes de coqs de combat.

Un museau, 40 dents, 160 ergots

Le poisson-scie appartient à la famille des raies. Son rostre, ce long museau plat bordé de pointes qui lui a donné son nom, peut atteindre 2,50 mètres chez le poisson-scie tident (Pristis pristis). L'animal s'en sert comme d'un détecteur électrique pour repérer ses proies, puis comme d'un sabre pour les assommer et les découper. Contrairement à ce que laisse croire leur apparence, ces "dents" n'en sont pas : ce sont des écailles modifiées, extrêmement dures.

C'est précisément cette dureté qui les rend précieuses. Un rostre compte en moyenne une quarantaine de dents. Chacune permet de tailler environ quatre ergots. Au total, un seul animal fournit donc au minimum 160 ergots, soit 80 paires.

"Chaque paire d'ergots peut coûter entre 100 et 130 dollars", soit environ 90 à 115 euros, explique Mariano Cabanillas-Torpoco, auteur principal de l'étude et chercheur à l'Institut Chico Mendes pour la conservation de la biodiversité au Brésil, dans un entretien accordé à Mongabay. "Le bénéfice net est de 8 000 dollars", soit près de 7 000 euros.

Le rostre entier, lui, peut se négocier jusqu'à 4 900 euros. Sur eBay, les chercheurs ont relevé un prix moyen de 1 090 euros pour un museau complet. Rapportés au poids, ces produits figurent parmi les plus chers du commerce illégal d'espèces sauvages sur la planète.

Six années d'entretiens dans les arènes péruviennes

Pour reconstituer cette filière, l'équipe a interrogé entre 2016 et 2022 quarante-sept galleros, les éleveurs et pratiquants péruviens de combats de coqs, ainsi que cinq responsables d'associations dans quatre pays d'Amérique latine : Pérou, Mexique, Équateur et Porto Rico.

Le Pérou ressort comme la principale destination des dents. Rien d'étonnant : les combats de coqs y sont légaux et reconnus comme patrimoine culturel. Le pays compterait environ 1 700 arènes et entre 300 000 et 500 000 éleveurs. Plus de la moitié des rostres circulant sur ce marché proviennent des eaux péruviennes elles-mêmes, le reste arrivant du Brésil et de l'Équateur, deux pays où la pratique est interdite ou restreinte. L'Équateur, le Costa Rica, le Panama et la Colombie sont également cités comme pays d'origine.

Tous les ergots ne se valent pas. Les plus recherchés, surnommés caramelo pour leur teinte ambrée, sont taillés dans les dents situées au centre du rostre. Elles sont plus dures, donc plus résistantes pendant un combat.

Interdit depuis 2007, toujours actif en 2025

Le paradoxe est là. Les cinq espèces de poissons-scies ont été inscrites à la CITES en 2007, ce qui interdit tout commerce international. Elles sont classées "en danger critique d'extinction" sur la liste rouge de l'UICN. Le Pérou a interdit leur capture et leur commerce sur tout son territoire en 2020. La plupart des associations de combats de coqs ont elles-mêmes banni officiellement les ergots d'origine animale au début des années 2000.

Rien n'y a fait. Si le pic du trafic péruvien se situait entre 1980 et 2000, le marché est toujours actif aujourd'hui, selon Cabanillas-Torpoco. Les chercheurs ont documenté des ventes sur les réseaux sociaux entre 2023 et 2025.

Mario Espinoza, spécialiste des poissons-scies à l'Université du Costa Rica, ne s'en dit pas surpris. Il raconte qu'en 2016, son équipe avait exposé des rostres lors d'une campagne de sensibilisation. Au lieu de questions sur l'animal, plusieurs personnes les ont contactés sur Facebook et WhatsApp pour acheter les spécimens.

Un pêcheur, plusieurs mois de revenus

Les 7 000 euros ne tombent pas dans la poche du pêcheur. La chaîne compte plusieurs maillons : celui qui capture l'animal, celui qui rachète le rostre ou les dents, puis celui qui taille les ergots ou les revend à des fabricants. Certains pêcheurs sculptent eux-mêmes leurs ergots, ce qui leur permet d'obtenir un meilleur prix.

Mais même en bout de chaîne, l'incitation reste énorme. Un seul ergot peut atteindre 220 euros sur le marché noir, l'équivalent de plusieurs mois de revenus pour un pêcheur artisanal du nord du Pérou. À titre de comparaison, une paire d'ergots en plastique coûte moins d'un euro.

Ce que demandent les chercheurs

Les auteurs de l'étude appellent à un renforcement des contrôles dans les pays concernés et demandent à la CITES de mettre en place de véritables stratégies de détection. Aujourd'hui, personne ne connaît l'ampleur réelle du phénomène, ce qui rend toute réponse difficile à calibrer.

En parallèle, des équipes utilisent l'ADN environnemental pour détecter la présence éventuelle de poissons-scies le long des côtes péruviennes, et forment les pêcheurs à mesurer puis relâcher vivants les individus capturés accidentellement. Certains responsables du milieu des combats de coqs militent de leur côté pour abandonner définitivement les ergots d'origine animale.

La question posée par les chercheurs est finalement assez simple : la tradition peut-elle évoluer plus vite que la disparition de l'espèce ?

Montants convertis en euros au taux de juillet 2026. Les chiffres originaux de l'étude sont exprimés en dollars américains.

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Manon Moreau

Au sujet de l'auteur :

Journaliste polyvalente, Manon couvre aussi bien l'actualité chaude que les sujets de société, la culture et la vie pratique. Elle privilégie les angles concrets, les sources croisées et les explications accessibles, quel que soit le thème traité.