Des chercheurs relâchent 47 castors jugés nuisibles dans des rivières du désert : seul un sur quatre reste, mais 20 barrages apparaissent

En Utah, 47 castors jugés nuisibles ont été lâchés dans des rivières du désert. Un sur quatre est resté, mais 20 barrages sont apparus. Le vrai bilan.

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Au printemps 2020, dans l'est de l'Utah, des chercheurs posent pour une photo au milieu de la Price River. Ils ont les pieds au sec : la sécheresse a vidé des pans entiers du lit de la rivière. C'est pourtant ici, et sur la San Rafael voisine, qu'une équipe de l'université d'État de l'Utah a parié sur un allié inattendu pour garder l'eau dans le paysage : des castors dont personne ne voulait.

Des animaux capturés un peu partout dans l'État parce qu'ils bouchaient des buses, inondaient des routes ou abîmaient des canaux. Des castors dits « nuisibles », qui sont souvent tués dans ce genre de situation. Les chercheurs ont voulu savoir s'ils pouvaient, à la place, devenir des ouvriers de la restauration écologique.

47 castors déplacés et suivis à la trace

Castor rivière

L'expérience démarre au printemps 2019, portée notamment par Emma Doden, alors étudiante en master, et encadrée par l'écologue Julie Young et la spécialiste des rivières Phaedra Budy. En 2019 et 2020, 41 castors reçoivent une puce électronique, la plupart équipés en plus d'un émetteur radio fixé sur la queue. Trente-trois sont relâchés sur la Price River, huit sur la San Rafael, auxquels s'ajoutent six petits simplement pucés. Pour comparer, l'équipe équipe aussi 24 castors qui vivaient déjà sur place.

L'enjeu dépasse les castors eux-mêmes. Ces deux rivières du désert, affaiblies par les barrages, les prélèvements d'eau et la sécheresse, abritent trois poissons indigènes surveillés de près en Utah : le bluehead sucker, le flannelmouth sucker et le roundtail chub. Or les barrages de castors retiennent l'eau et créent des bassins où ces poissons peuvent survivre quand le reste de la rivière s'assèche. Les gestionnaires avaient d'ailleurs déjà installé des barrages artificiels imitant ceux des castors. Il restait à voir si de vrais castors prendraient le relais.

La plupart des castors sont partis

Le premier constat est rude. Selon l'étude publiée dans la revue Animal Conservation, seul un castor déplacé sur quatre environ est resté sur son site de lâcher pendant les huit semaines de suivi. D'autres études sur le sujet en retiennent plutôt un sur deux. Parmi ceux qui ont quitté la zone visée, près de 40 % sont toutefois restés dans le bassin versant.

Le désert s'est aussi montré dangereux. Quatre castors ont été tués par des prédateurs, probablement des lynx roux, des pumas ou des ours noirs, un cinquième par un coyote, et au moins trois autres sont morts de causes inconnues. Dans un premier bilan publié en 2020, l'équipe notait que les castors déplacés passaient beaucoup de temps à voyager et à explorer, à la manière de jeunes à la recherche d'un territoire, plutôt qu'à s'installer pour construire.

Et pourtant, les barrages sont apparus

chercheurs rivière

À la fin de l'étude, le paysage avait malgré tout changé : 17 nouveaux barrages sur la Price River, trois sur la San Rafael. Les chercheurs pensent que quelques-uns ont été construits par les castors déjà présents, qui rebâtissent volontiers quand un ouvrage est emporté. Certains castors ont aussi choisi d'édifier leur barrage à l'emplacement des structures artificielles, en les renforçant.

La sécheresse de 2020 a servi de test grandeur nature. Là où des barrages existaient, l'eau a beaucoup moins disparu qu'ailleurs, ce qui a ménagé des refuges pour les poissons. Julie Young ne cache pas que les conditions étaient loin d'être idéales :

Nous étions probablement dans les pires conditions pour des castors : c'est un système fluvial très dégradé, et nous avons tout de même obtenu un certain succès.

L'équipe prévoyait d'étudier ensuite la réponse des poissons. À ce jour, aucun résultat publié ne permet d'affirmer qu'ils prospèrent grâce aux castors.

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La ville « sauvée » par la rivière, mais pas par les castors

C'est ici que l'histoire, telle qu'elle circule sur Internet, dérape. Beaucoup d'articles associent ces castors à la renaissance de Helper, une petite ville traversée par la Price River. Le décor est bien réel : ancienne cité ferroviaire et minière, Helper était, selon sa maire Lenise Peterman, pratiquement devenue une ville fantôme en 2012 après l'effondrement du charbon. Aujourd'hui, la rivière attire kayakistes, pêcheurs et amateurs de bouée.

Mais ce renouveau vient d'un chantier inverse. Pendant une dizaine d'années, la ville, l'association Trout Unlimited et des partenaires publics ont retiré des vieux piliers, du béton, des déchets et des plantes invasives, puis supprimé six barrages construits par l'homme. Le dernier, le barrage Gigliotti, a disparu en 2023, au terme d'un projet de 3,5 millions de dollars qui a rendu près de dix kilomètres de rivière à la libre circulation des poissons et des embarcations. La tribune publiée en janvier 2025 dans le Salt Lake Tribune par la maire et le directeur de Trout Unlimited, souvent citée comme preuve du « miracle des castors », défend en réalité l'importance des financements fédéraux pour ces travaux.

Sur la San Rafael, le coup de pouce est venu d'un bouchon naturel

Autre chiffre très partagé : une hausse de 230 % de l'habitat riverain sur un tronçon de la San Rafael. Il existe bien, mais il provient d'une étude de chercheurs de l'université d'État de l'Utah et de l'USGS consacrée à un bouchon de sédiments formé naturellement en 2010 dans la vallée. Cet obstacle a transformé un chenal unique, rectiligne, en un réseau de plus de 50 bras. En 2021, le tronçon présentait 641 % d'habitats variés en plus qu'en 2015, avec des mares, des radiers et des bras morts, et une surface inondée multipliée par plus de 28.

Le mécanisme est d'ailleurs le même que celui que les chercheurs attendent des castors : ralentir l'eau, l'étaler, la retenir. Les scientifiques y voient un argument pour des interventions volontairement « perturbatrices » dans ces rivières trop simplifiées.

Leur conclusion sur les castors, elle, reste nuancée. Déplacer des animaux jugés nuisibles plutôt que de les tuer reste une alternative valable, selon l'équipe, qui recommande de les relâcher près de barrages existants ou de structures artificielles pour leur donner une chance de s'installer. Dans le désert de l'Utah, les castors ont aidé. Ils n'ont pas fait de miracle à eux seuls.

Source : wildlife.org

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Manon Moreau

Au sujet de l'auteur :

Journaliste polyvalente, Manon couvre aussi bien l'actualité chaude que les sujets de société, la culture et la vie pratique. Elle privilégie les angles concrets, les sources croisées et les explications accessibles, quel que soit le thème traité.