En septembre 2025, un hélicoptère a monté du matériel jusqu'à 2 400 mètres d'altitude, dans le parc naturel de l'Alt Pirineu, en Catalogne. Les lacs de Tres Estanys ne sont accessibles qu'à pied ou par les airs. L'équipe qui s'y est installée ne venait pas protéger les poissons. Elle venait les éliminer jusqu'au dernier, en versant dans l'eau de la roténone, un produit qui les asphyxie.
Deux lacs reliés entre eux ont été traités à quelques semaines d'intervalle : Tres Estanys del Mig, puis Tres Estanys de Baix. L'opération était supervisée par le Centre d'études avancées de Blanes (CEAB-CSIC), dans le cadre du projet européen LIFE RESQUE ALPYR.
Dix mois plus tard, les relevés confirment qu'il ne reste plus aucun vairon dans les deux lacs. L'eau a nettement gagné en transparence. Surtout, des amphibiens et des invertébrés aquatiques y ont été observés, alors qu'ils n'avaient jamais été détectés depuis le lancement des suivis, en 2014.
Un appât de pêche de moins de dix centimètres
Le poisson visé n'a rien d'impressionnant. Le vairon mesure moins de dix centimètres et vit normalement dans les rivières fraîches. S'il s'est retrouvé dans de nombreux lacs des Pyrénées, c'est parce que les pêcheurs de truite s'en servent comme appât vivant. Une fois dans le lac, il s'acclimate très bien : il grandit vite, se reproduit beaucoup et forme des populations denses.
Or ces lacs se sont formés sans poissons. Dans un avis rendu en 2025, le conseil scientifique régional du patrimoine naturel d'Occitanie rappelle que les lacs de montagne des Pyrénées en sont naturellement dépourvus depuis la dernière glaciation, à quelques exceptions près.
Le vairon mange les pontes des amphibiens et les petits organismes aquatiques. Il dévore aussi le zooplancton, ces crustacés microscopiques qui se nourrissent d'algues et gardent l'eau limpide, expliquait en 2023 à l'AFP la biologiste Adeline Loyau, de l'INP de Toulouse. Quand un lac vire au vert, «c'est que les algues ont gagné», résumait le professeur Dirk Schmeller, du même institut. D'autres chercheurs interrogés par l'agence nuançaient : les troupeaux autour des points d'eau et le réchauffement pèsent aussi.
Jusqu'à sept ans de filets, ou une journée de traitement
À Tres Estanys del Mig, les filets, les pièges et la pêche électrique avaient déjà été essayés. Ils ont contenu les vairons pendant des années, sans jamais en venir à bout. Teresa Buchaca et Marc Ventura, coordinateurs scientifiques du projet, chiffrent l'écart dans un entretien publié par le CSIC : il faut entre quatre et sept ans de pêche continue pour vider un lac de ses vairons, contre une journée de traitement à la roténone. Le coût serait inférieur d'environ 30 %.
La roténone est extraite de racines de plantes de la famille des légumineuses. Elle bloque la respiration par les branchies. Les poissons y sont les plus sensibles, mais les chercheurs ne le cachent pas : tout organisme à branchies peut être touché. Le produit n'est donc utilisé que dans des lacs où il ne reste plus d'amphibiens à mettre en danger, seulement de petits invertébrés capables de reconstituer leurs populations.
Le projet a tout de même inquiété les habitants du village le plus proche. Des réunions d'information ont été organisées et de l'eau en bouteille leur a été distribuée pour les rassurer.
Ce que montrent les analyses dix mois après
Les résultats ont été rendus publics le 3 août 2026 par le CSIC et le gouvernement catalan. Sur le plan chimique, Barend L. van Drooge, chercheur à l'IDAEA-CSIC, indique que la roténone s'est dégradée au rythme prévu, avec une demi-vie de 10 à 20 jours. Aucune trace n'a été détectée dans la rivière située en aval.
Marc Garriga, directeur du parc naturel de l'Alt Pirineu, se félicite dans le communiqué (propos traduits de l'espagnol) :
Ces premiers résultats sont une très bonne nouvelle pour la conservation des lacs de haute montagne.
Un détail ressort des premières données. La vie revient plus vite à Tres Estanys del Mig que dans le lac voisin. Marc Ventura avance une hypothèse : les années de pêche menées auparavant auraient permis à un réservoir d'espèces de subsister dans les sédiments, d'où elles recolonisent aujourd'hui le lac.

C'est le deuxième essai de ce type dans les Pyrénées catalanes, après celui du lac de Manhèra, dans le Val d'Aran, en septembre 2024. Les vairons y ont aussi été éradiqués. Demotivateur racontait récemment un autre retour rapide, celui des saumons de la Klamath après la démolition de quatre barrages.
Pourquoi la méthode ne sera pas appliquée partout
Les responsables du projet restent prudents. La récupération complète des lacs prendra du temps et le suivi va se poursuivre pendant plusieurs années. Fin 2025, les coordinateurs précisaient qu'aucune autre intervention à la roténone n'était prévue dans les Pyrénées.
Le produit ne s'emploie que sous conditions : un lac suffisamment dégradé, où les méthodes mécaniques ne suffisent pas, d'où la roténone ne peut pas se répandre plus bas, et où les poissons ne pourront pas revenir.
Cette dernière condition est la plus fragile. Côté français, le parc national des Pyrénées s'est lancé à son tour, en 2018, dans l'élimination de poissons. Il a ensuite constaté que des poissons avaient été remis à l'eau hors de tout cadre, rapportait l'AFP. Le parc rappelle pourtant que transporter des poissons vivants d'un lac à l'autre est interdit.
Source : CEAB-CSIC (communiqué) & CEAB-CSIC (entretien)
