Bill Gates alerte sur l'IA et les métiers : 3 bouleversements auxquels il faut se préparer

Dans un essai de près de 6 000 mots, Bill Gates prévient que les robots concurrenceront les humains sur les chantiers d'ici 2030 et propose de taxer l'IA.

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Le cofondateur de Microsoft a publié mercredi 26 août un texte de près de 6 000 mots sur l'intelligence artificielle. Il y annonce des destructions d'emplois massives, propose de taxer les robots et défend une idée qu'il appelle la « réserve humaine ». À 70 ans, celui qui a passé sa vie à vanter le progrès technique dit aujourd'hui être « très inquiet ».

Il est 3 heures du matin et Bill Gates veut comprendre le fonctionnement des batteries au sodium. Il ouvre une conversation avec un chatbot. « Plus aucune raison d'aller dormir. C'est parti ! », raconte-t-il à GeekWire, qui l'a interrogé longuement cette semaine. Pour un esprit curieux, dit-il, l'époque est « hallucinante ». En matière de productivité, « on est au paradis ».

C'est justement ce qui rend la suite frappante. Le même homme vient de publier sur son blog un essai au titre sans ambiguïté : l'ère turbulente de l'IA est arrivée, et les choix faits maintenant seront décisifs. Son premier long texte sur le sujet depuis trois ans. Le constat est sombre : destruction de catégories entières de métiers, explosion de la fraude et des deepfakes, cyberattaques facilitées contre les infrastructures critiques, conception simplifiée de nouveaux agents pathogènes, armes autonomes capables de tuer sans décision humaine.

« Nous sommes en train de franchir tous ces seuils »

Gates explique que l'essai est né d'un déclic précis. Pendant des années, le secteur de l'IA a désigné une série de lignes rouges devant lesquelles il s'arrêterait pour réfléchir : faciliter la fabrication d'une arme biologique, faciliter une cyberattaque, créer des machines dont les gens deviennent affectivement dépendants, détruire massivement des emplois, perdre le contrôle de la technologie.

« Nous sommes en train de franchir chacun de ces seuils, sans exception. »

Le problème, selon lui, est que personne ne veut appuyer sur le frein en premier. « La plupart des gens à qui vous parlez vous disent : oui, si tous les autres ralentissaient, moi aussi peut-être. » D'où l'appel aux États. Interrogé sur ses interlocuteurs à Washington, Gates répond, un peu narquois : « Vous pourriez me dire à qui je devrais parler à la Maison Blanche à ce sujet. » Il juge le décret signé par Donald Trump en juin, qui demande aux entreprises de soumettre volontairement leurs modèles les plus puissants à des tests gouvernementaux, largement creux : quel est le seuil examiné, et que se passe-t-il quand on le dépasse ?

Les robots arrivent sur les chantiers et dans les hôtels

Jusqu'ici, la casse s'est concentrée sur les cols blancs, et encore, de façon « modérée » selon Gates. Mais il prévient que les métiers manuels suivront, à mesure que les robots deviennent moins chers et plus habiles de leurs mains.

« Beaucoup d'Américains à qui je parle ne réalisent pas à quelle vitesse progressent les robots dextres », écrit-il. Il vise au passage ceux qui se rassurent en regardant « ces vidéos de robots qui dansent mal, devenues virales ces derniers temps ». Son pronostic : des robots « intelligents » pourraient commencer à concurrencer les humains sur certaines tâches physiques dans la construction et l'hôtellerie-restauration d'ici la fin de la décennie. Soit dans quatre ans.

Une nuance géographique, tout de même : dans les pays les plus pauvres, où médecins, enseignants et conseillers agricoles manquent cruellement, Gates estime que l'IA fera plus de bien que de mal. Les destructions d'emplois, elles, frapperont d'abord les pays riches.

La « réserve humaine », l'idée la plus personnelle de l'essai

C'est le concept qui a le plus circulé depuis mercredi. Gates propose de désigner des métiers que les machines seront parfaitement capables d'exercer, mais qu'on décidera de garder pour les humains. Il appelle ça Human Reserved, la réserve humaine, et l'image qu'il emploie est celle des réserves naturelles : des terrains où l'on pourrait construire des routes et des bâtiments, mais où l'on choisit de ne pas le faire parce que la perte serait trop grande.

Son exemple : un robot vous annonçant que vous êtes atteint d'une maladie incurable. « Il n'y a aucune raison technique pour qu'il ne le puisse pas. Et pourtant, il ne devrait pas. »

L'idée lui est venue en observant les aides-soignants qui se sont occupés de son père, mort de la maladie d'Alzheimer en 2020. Gates raconte qu'ils comprenaient ses besoins même quand il ne parvenait plus à les exprimer. Il ne pouvait pas toujours dire qu'il avait faim, mais eux le savaient.

« Il y avait dans les soins donnés à mon père quelque chose d'irremplaçablement humain. Aucun robot n'aurait pu, ni n'aurait dû, le faire. »

Pour l'éducation et la santé mentale, il imagine plutôt un régime mixte, où humains et IA travaillent ensemble, les premiers gardant la main. Gates admet volontiers qu'il n'a pas les réponses : qui décide de ce qui est réservé, selon quels critères, et comment empêcher les entreprises de placer des robots là où ils sont censés être interdits ? Ces questions, écrit-il, devront être tranchées publiquement. En attendant, il en discute avec un chatbot : il dit avoir exploré différentes façons de porter à 40 % la part du travail réservée aux humains, en jouant sur des journées plus courtes et des départs à la retraite plus précoces.

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Taxer les tokens et les robots

Troisième proposition, et la plus commentée : taxer l'IA et les robots. Le raisonnement de Gates tient en une comparaison. Aujourd'hui, une entreprise qui embauche paie des cotisations sur les salaires. La même entreprise qui achète un robot déduit la dépense de son résultat. Le système fiscal pousse donc mécaniquement à remplacer les humains par des machines.

Il propose de taxer les robots, mais aussi les tokens, ces unités en lesquelles les modèles d'IA découpent le texte et les données qu'ils traitent. L'argent récolté financerait la reconversion des travailleurs et un filet social renforcé. Gates avait déjà défendu une taxe sur les robots il y a neuf ans, en 2017, et l'idée avait été largement moquée. Il n'en démord pas, tout en reconnaissant qu'elle n'est pas économiquement efficace : selon lui, avec une innovation qui accélère à ce rythme, on peut se permettre un peu d'inefficacité si le prix à payer est de garder les gens au travail.

Il n'est pas seul sur ce terrain. Dario Amodei, le patron d'Anthropic, réclame depuis des mois une fiscalité plus musclée, éventuellement ciblée sur les entreprises d'IA, pour mieux répartir les gains. OpenAI a de son côté avancé l'idée d'un impôt indexé sur le travail automatisé.

Gates ajoute une quatrième brique, moins reprise : la création de nouvelles institutions. Aucune agence existante n'a été conçue pour une technologie qui touche en même temps l'emploi, la sécurité, la santé, l'énergie et les élections. Il appelle donc à des organismes nationaux capables d'arbitrer entre administrations, et à une organisation internationale inspirée des inspections nucléaires, des règles de l'aviation civile ou des traités sur la couche d'ozone. Une coordination mondiale qui devrait, selon lui, inclure la Chine.

« Honnêtement, quand vous prenez les gens un par un, ils sont inquiets aussi »

Reste une question que Gates ne tranche pas. Se considère-t-il encore comme un optimiste ? Il élude. « Je ne pense pas qu'être pessimiste soit utile », répond-il, avant de reconnaître qu'il trouve « assez bizarre » de délivrer ce genre de message à 70 ans, lui qui, la trentaine venue, était persuadé que les gens de 50 ou 60 ans ne comprenaient rien.

Il assure que le débat public entre patrons de l'IA sur la réalité des risques est un faux débat, parce qu'en privé ils sont d'accord. « Je sais qu'ils sont tous inquiets. Enfin, tous ceux que je connais, c'est-à-dire à peu près tout le monde sauf Elon. » Ceux qui, à l'intérieur des entreprises, osent évoquer les effets négatifs s'entendraient répondre qu'ils nuisent à la communication au moment où il s'agit de lever des milliers de milliards.

La phrase qui résume le mieux l'essai est sans doute celle-ci : attendre que les gens soient déjà déclassés ou sous-employés, écrit Gates, sera trop tard. L'IA pose selon lui un problème structurel à l'organisation de l'économie, et ce problème demande d'agir maintenant.

L'essai complet est consultable sur Gates Notes. Les trois points saillants ont également été relevés par Business Insider.

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Manon Moreau

Au sujet de l'auteur :

Journaliste polyvalente, Manon couvre aussi bien l'actualité chaude que les sujets de société, la culture et la vie pratique. Elle privilégie les angles concrets, les sources croisées et les explications accessibles, quel que soit le thème traité.