Le mur est nu, en cours de chantier, et il faut se baisser pour voir quelque chose. Les traits commencent à une vingtaine de centimètres du sol et ne dépassent pas cinquante. À cette hauteur, dans une pièce servant au stockage des amphores de la maison du Deuxième Cénacle à colonnes, à Pompéi, les archéologues ont relevé trois petites mains détourées au fusain. Juste à côté : deux scènes de gladiateurs, deux silhouettes qui semblent jouer au ballon, un animal identifié comme un sanglier, et une scène de boxe où l'un des deux combattants est allongé par terre.
La découverte a été présentée le 28 mai 2024 par le parc archéologique de Pompéi, le jour même où l'Insula dei Casti Amanti a été ouverte aux visiteurs et où l'étude a été mise en ligne dans l'E-Journal degli Scavi di Pompei. Deux ans plus tard, ces quelques traits restent l'un des témoignages les plus directs jamais retrouvés sur l'enfance romaine.
Des mains à hauteur d'enfant, et des figures en forme de pieuvre
Ce qui a mis les archéologues sur la piste, c'est la manière de dessiner. Simplicité du geste, naïveté du trait, schémas iconographiques réduits au minimum : les personnages ont les bras et les jambes qui partent directement de la tête, sans corps intermédiaire. Les spécialistes appellent ces silhouettes des « céphalopodes », par analogie avec les poulpes. C'est l'un des premiers stades du dessin enfantin, et il n'a pas bougé en deux millénaires.
Les céphalopodes, ces figures dont les bras et les jambes sortent directement de la tête, sont une manière caractéristique de représenter la figure humaine, utilisée par les enfants aujourd'hui encore. C'est manifestement une constante anthropologique, indépendante des modes artistiques et culturelles.
L'estimation retenue par le parc situe les auteurs entre 5 et 7 ans. Gabriel Zuchtriegel, son directeur, a lui-même évoqué des enfants de 6 ou 7 ans en présentant les images.
Pourquoi les chercheurs excluent la copie
Restait la question la plus intéressante : ces enfants dessinaient-ils ce qu'ils avaient vu, ou ce qu'on leur avait raconté ? Pompéi regorge d'images de gladiateurs, peintes, gravées, affichées. Un enfant pouvait très bien recopier une enseigne.
Le parc a donc confié les dessins à des psychologues de l'université Federico II de Naples, en engageant une collaboration avec son département de neuropsychiatrie infantile. Leur conclusion, telle qu'elle a été rendue publique, écarte l'hypothèse du modèle recopié : les scènes de gladiateurs et de chasse auraient été tracées d'après une vision directe.
Un enfant, ou peut-être plusieurs, qui jouaient dans cette cour entre les cuisines, les latrines et les plates-bandes servant à cultiver des légumes, avaient probablement assisté à des combats dans l'amphithéâtre, entrant ainsi en contact avec une forme extrême de violence spectacularisée, pouvant aussi inclure des exécutions de criminels et d'esclaves.
Autrement dit, un gamin de six ans traversait la ville, s'installait dans les gradins de l'amphithéâtre, regardait des hommes se blesser et des bêtes mourir, puis rentrait à la maison et rejouait la scène au charbon de bois sur le mur du couloir. Le parc archéologique souligne lui-même le parallèle avec notre époque, jeux vidéo et réseaux sociaux compris, avec une différence de taille : dans l'arène, le sang était réel, et à peu près personne n'y voyait un problème.
Un autre dessin, plus haut sur le mur, et un chantier arrêté net
La deuxième série de dessins a été repérée ailleurs dans la même maison, sur la paroi d'un couloir voisin d'une cour de service, mais à environ 1,50 mètre du sol. Trop haut pour un enfant de cet âge. L'explication avancée par les archéologues est presque plus parlante que le dessin lui-même : l'auteur serait grimpé sur l'échafaudage monté pour les travaux en cours dans la maison. On y distingue deux gladiateurs face à face, une scène de venatio avec deux bestiaires armés de longues lances affrontant ce qui ressemble à une paire de sangliers, et sur la droite une tête de rapace, peut-être un aigle.
Car l'Insula dei Casti Amanti était en chantier au moment de l'éruption de 79. Reprise de la plomberie, redécoration en cours, dessins préparatoires de fresques interrompus avant la mise en couleur. Une maison ouverte, encombrée d'échafaudages, où des enfants pouvaient circuler et gribouiller sans que personne ne repeigne derrière eux.
Sur le mur est, les fouilleurs ont d'ailleurs relevé un dessin bien différent, plus ancien, tracé au pigment rouge, probablement de l'ocre, et partiellement recouvert d'un badigeon crème qui servait sans doute à le faire disparaître : une scène marine franchement grivoise, avec de grands navires, des poissons et des accessoires de pêche. Celui-là n'était pas l'œuvre d'un enfant.
Ce que l'on peut voir aujourd'hui
L'îlot, situé le long de la via dell'Abbondanza, couvre environ 2 600 mètres carrés et réunit trois maisons, une boulangerie et une écurie où l'on a retrouvé les squelettes des mulets qui actionnaient les meules. Depuis mai 2024, il se visite par un système de passerelles suspendues qui permet de le surplomber et d'observer archéologues et restaurateurs au travail. Les mêmes fouilles ont livré, à l'entrée de la maison des Peintres au travail, les restes de deux victimes de l'éruption, un homme et une femme.
Pompéi continue de livrer ce genre de détails minuscules qui déplacent complètement le regard sur la cité, comme ce graffiti qui a fait basculer la date supposée de l'éruption. Ici, ce sont trois mains d'enfant posées à plat contre un mur, contournées au fusain, à vingt centimètres du sol.
Source : Cultura.gov.it
