Il mesure environ 302 mètres, soit une trentaine de mètres de plus que le Titanic. En juillet 1952, pour son voyage inaugural, il a traversé l'Atlantique en 3 jours, 10 heures et 40 minutes, dix heures de moins que le précédent record du Queen Mary. Plus de soixante-dix ans plus tard, aucun paquebot de ligne n'a fait mieux.
Le SS United States n'ira pourtant ni au musée ni à la casse. Amarré dans le port de Mobile, en Alabama, il attend d'être coulé volontairement dans le golfe du Mexique. Son propriétaire, le comté d'Okaloosa, en Floride, veut en faire ce qu'il présente comme le plus grand récif artificiel du monde. Le navire est prêt depuis des mois. Il ne lui manque que le feu vert des autorités fédérales.
Un géant de la guerre froide que personne n'a réussi à sauver
Construit au début des années 1950 avec le soutien du gouvernement américain, le United States devait être rapide et capable, en cas de conflit, de transporter des troupes. Sa carrière commerciale ne dure pourtant que dix-sept ans : en 1969, concurrencé par l'avion, il est retiré du service.
Commence alors une longue errance. Le paquebot change plusieurs fois de propriétaire, ses aménagements intérieurs sont démontés et ses machines rendues inutilisables. À partir de 1996, il reste à quai à Philadelphie, où il passe près de trente ans. Projets d'hôtel, de navire de croisière ou de complexe culturel : aucun ne va au bout, faute de financement.
En 2024, un litige avec le propriétaire du quai oblige l'association qui possède le navire, la SS United States Conservancy, à le déplacer. Le comté d'Okaloosa se porte acquéreur. Dans sa foire aux questions, il explique que seules deux options restaient : la ferraille ou le récif. Une restauration complète coûterait selon lui « des centaines de millions de dollars ». Le 19 février 2025, le paquebot quitte Philadelphie en remorque pour douze jours de trajet jusqu'à Mobile.
Le projet ne fait pas l'unanimité. Des défenseurs du patrimoine réclament toujours sa préservation, et un groupe baptisé New York Coalition a saisi un tribunal fédéral de Pensacola pour tenter de bloquer le sabordage.
55 mètres de fond, et des ponts à portée de plongeurs
Le site retenu se trouve à environ 22 milles nautiques (41 km) au sud-ouest de Destin, par 55 mètres de fond. Le navire est si haut que ses ponts supérieurs ne seront qu'à 17 ou 18 mètres de la surface. Les plongeurs débutants pourront donc explorer le haut de l'épave, et les plongeurs techniques descendre jusqu'à la coque.
Le paquebot a d'abord été vidé de tout ce qui pouvait polluer : carburant, câblages, matériaux non métalliques. Ses deux cheminées et son mât ont été démontés pour être exposés dans un futur musée à terre, et une partie de sa superstructure en aluminium a été réduite. Comme les explosifs sont interdits pour ce type d'opération, des ouvertures ont été découpées dans la coque, à des emplacements calculés par un architecte naval, pour que le navire se remplisse d'eau et se pose droit sur le fond.
Une fois immergé, l'acier doit servir de support aux organismes marins. Le comté espère y attirer les vivaneaux et les mérous habituels des récifs de la région, mais aussi, vu la taille de l'épave, des poissons de pleine eau comme les sérioles, les maquereaux ou les thons. L'épave rejoindra les centaines de récifs artificiels déjà installés au large du comté, à l'image des wagons de métro new-yorkais immergés dans l'Atlantique. Ces épaves en acier n'ont rien à voir avec les pneus largués au large de Fort Lauderdale dans les années 1970, que la Floride paie aujourd'hui pour faire remonter.
Le futur récif sera aussi à une douzaine de milles nautiques de l'USS Oriskany, un porte-avions coulé en 2006 et devenu un haut lieu de la plongée. Craig Coffey, administrateur adjoint du comté, ne cache pas l'ambition, dans des propos rapportés par la chaîne locale WEAR (traduits de l'anglais) :
Aujourd'hui, c'est l'Oriskany qui détient le titre de plus grand récif artificiel. Nous allons lui prendre ce titre.
Un navire prêt, mais toujours à quai
Sur le papier, tout devait aller vite. En novembre 2025, le comté annonçait un sabordage pour le début de 2026. La date a ensuite glissé à avril, puis à mai, puis à juin. Au printemps 2026, le comté a annoncé la fin de la dépollution, mais le navire n'a pas bougé.
Le blocage est administratif. Pour accueillir un navire de cette taille, le comté doit faire modifier un permis de récif artificiel vieux d'une trentaine d'années : il faut pouvoir descendre plus profond et revoir la hauteur d'eau exigée au-dessus de l'épave. L'accord de l'Army Corps of Engineers, le corps des ingénieurs de l'armée américaine, et de l'Agence de protection de l'environnement (EPA) est indispensable. Début septembre 2026, aucune date n'était encore fixée.
Cette attente commence à coûter cher. Le 15 septembre, les élus du comté ont voté une rallonge de 1,242 million de dollars pour garder le navire à quai à Mobile jusqu'au 31 décembre 2026, selon des documents du comté cités par Cruise Industry News. Le contrat avec l'entreprise chargée de préparer le navire atteint désormais 11,42 millions de dollars. Le comté justifie ainsi cette dépense (traduit de l'anglais) :
Cette immobilisation continue d'entraîner des frais de quai qui échappent au contrôle du comté et dépassent ce qui était raisonnablement prévu pour ce projet.
Selon l'Associated Press, le plan initial prévoyait 10,1 millions de dollars pour acheter, remorquer, nettoyer et couler le navire, dont 1 million pour le musée. Le comté dit avoir alloué 13 millions de dollars à l'ensemble du projet. L'argent vient de la taxe de séjour payée par les touristes et de partenaires : 1,5 million de dollars de l'office de tourisme de Pensacola et 500 000 dollars de l'association de pêcheurs Coastal Conservation Association Florida.
Une fois les autorisations obtenues, le comté prévoit de couler le navire dans les 30 à 60 jours et de diffuser l'opération en direct sur Internet. Pour ceux qui ne plongent pas, il restera le musée prévu à Destin-Fort Walton Beach, où les cheminées de 20 mètres du paquebot doivent être exposées.
Source : Associated Press via WHYY et Comté d'Okaloosa
