Bertrand Cantat renonce aux festivals et invoque son « droit à la réinsertion »

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Jugé coupable en 2003 pour le meurtre de sa compagne , Marie Trintignant, suite à une dispute, Bertrand Cantat avait alors écopé de huit ans de prison et avait tout avoué. Tout. Sans rien omettre. Il le savait et le dit lui-même, il a commis « l'irréparable ». Libéré en 2007 sous conditionnelle, Bertrand Cantat est un homme libre depuis 2010. Mais 15 ans après l'effroi provoqué par le drame, le chanteur de Noir Désir, qui n'est plus depuis 2011, semble emprisonné, plus que jamais.

Une des Inrockuptibles

La rédemption et la réinsertion. C'est ce que demande aujourd'hui Bertrand Cantat. Jugé sans aucun traitement de faveur, il a purgé sa peine à la maison d'arrêt de Muret. Très rapidement dépossédé de son histoire par les médias, le chanteur est, depuis sa remise en liberté, jeté en pâture et lynché par associations féministes et politiques. Alors qu'après sa libération il a tenté, tant bien que mal, a redonné un nouveau coup d'éclat à l'emblématique groupe de Rock français, Noir Désir, celui-ci s'est heurté à un mur et s'est donc confronté à la réalité : Il ne fera plus partie d'un groupe.

Mais ce n'est pas le seul mur auquel il a dû se heurter dès sa sortie de prison. Alors qu'il se confiait aux Inrockuptibles , déclarant qu'il a su « très vite qu'[il] ne pourrai[t] pas [s]'expliquer » et de rajouter : « Mes remords, ma souffrance, ma sensibilité, ça ne marchait pas dans cette histoire », Bertrand Cantat, lucide, a dû se confronter aux suspicions et au tribunal formé par l'opinion publique.

Après avoir tué Marie Trintignant, le voilà accusé d'être la cause du suicide de son épouse Krisztina Rády, sans qu'il n'y ait de réelles preuves pour autant. Bertrand Cantat devient alors, malgré lui, la figure de la violence contre les femmes. Il est l'homme pointé du doigt. Donné comme exemple. Pourtant, Bertrand Cantat est un homme libre. Mais lorsqu'on parle de violence contre les femmes, il est l'exemple à retenir. Il avait, à ce propos, déclaré à quel point sa position était douloureuse pour lui : « C'est affreux, abject d'être devenu le symbole de la violence contre les femmes ». Mais les émotions d'un ancien criminel ne comptent peut-être pas ?

Exempt du droit à la réinsertion ? 

15 ans après, le chanteur aspire à exercer le seul métier qu'il a été amené à connaître. Composer et chanter. L'essence même d'une carrière, somme toute et n'en déplaise à certains, édifiante. Mais il se trouve face à des obstacles de taille. Aujourd'hui, il se retrouve interdit d'exercer son métier. Alors qu'il devait participer à plusieurs festivals d'été, il a finalement renoncé à y participer afin de « mettre fin à toutes les polémiques et faire cesser les pressions sur les organisateurs ». Bertrand Cantat a cédé aux protestations des collectifs féministes qui se sont donné du mal pour dénoncer la participation du chanteur au festival du Papillons de nuit dans la Manche.

70 000 signatures après que les collectifs ont lancé la pétition, les organisateurs du festival ont persisté quant à leur choix artistique : « Nous affirmons le maintien de tous nos concerts. Nous faisons valoir le droit de nos trente-huit artistes à monter sur scène et le droit de notre public à se forger sa propre opinion sur leurs qualités humaines et artistiques ». Une décision que les collectifs féminins ne voient pas du même œil, assénant ainsi les organisateurs : « En mettant en lumière Bertrand Cantat, vous banalisez les violences faites aux femmes et vous les cautionnez ». De son côté, la mère de Marie Trintignant, avait, lors de l'émission « Stupéfiant », fait part de son indignation : « Comment se fait-il, qu’un homme où on sait qu’il a tué… Ça n’est pas un mystère. Comment ose-t-il ? Je trouve honteux, indécent, dégueulasse, qu’il aille sur scène. »

Déprogrammation et refus de subvention

Après que la pétition, dont l'initiatrice, Valérie Dontenwille, se présente comme une « citoyenne féministe de 33 ans », a recueilli plus de 70 000 signatures, Marc Lefèvre, le président du conseil départemental de la Manche a désiré emboîter le pas aux collectifs féministes et ainsi supprimer sa subvention à l'évènement. Le président du conseil départemental se justifie en invoquant des valeurs sociétales : « Vous donnez la priorité à l’actualité artistique et vous êtes dans votre rôle (...) Pour autant, au nom des valeurs sociétales que je défends, je regrette de vous confirmer que le conseil départemental ne vous apportera pas son soutien pour l’édition du festival 2018. »

Et après la suppression de subvention, d'autres festivals ont tout simplement préféré retirer Bertrand Cantat de leur programmation. Ainsi, le chanteur ne se verra pas participer à l'Ardèche Aluna Festival où il était prévu pour le 14 juin prochain ni au festival Les Escales à Saint-Nazaire, qui se déroule en juillet. Concernant l'Ardèche Aluna Festival, les organisateurs avaient finalement botté en touche et indiquant que la déprogrammation de Cantat était due aux « manifestations et désistements de certains festivaliers et mécènes ». Quant au festival de Saint-Nazaire, c'est David Samzun, le maire qui s'y est opposé lors d'une lettre adressée aux organisateurs.

Un second procès : à quelle sauce Cantat va être mangé ? 

Le lynchage médiatique, la recherche du mouton noir, la traque du monstre, parce que l'on dispose de ce désir de pouvoir incriminer quelqu'un, en toutes circonstances, sont au goût du jour et bien plus encore depuis l'affaire Weinstein. Bertrand Cantat arrive pile au bon moment et doit faire face à un second procès. Dans un déferlement médiatique qui a le jugement facile, rapide et qui mène l'art de la polémique d'un coup de maître. Après avoir voulu retirer ses prix à Orelsan, entre autres pour avoir chanté « je vais te Marie Trintigner » , on veut empêcher aujourd'hui de chanter celui qui a inspiré à Orelsan la violence de ce texte.

Alors Bertrand Cantat s'est exprimé. Il a voulu, en plus de se retirer des festivals, faire valoir ses droits et notamment son droit à la réinsertion. « J'ai payé la dette à laquelle la justice m'a condamné. J'ai purgé ma peine, je n'ai pas bénéficié de privilège. Je souhaite aujourd'hui, au même titre que n'importe quel citoyen, le droit à la réinsertion. Le droit d'exercer mon métier, le droit pour mes proches de vivre en France sans subir de pressions ou de calomnies. Le droit pour le public de se rendre à mes concerts et d'écouter ma musique. »

Ici, finalement, savoir s'il a droit à la réinsertion, au même titre que tous les autres anciens détenus, est une question qui ne semble même pas se poser. Bertrand Cantat, cantonné au rôle de monstre tueur de femmes, n'aurait donc pas les mêmes droits d'un citoyen lambda qui a purgé une peine de prison ? L'interdire d'exercer son métier ne serait-ce donc pas nier le travail des juges et des tribunaux ? Ne serait-ce donc pas retirer à la loi sa légitimité d'exercer une justice ? Et ce, même au nom d'une supposée morale ?

En voulant censurer à tout prix la sphère artistique d'un être humain, n'oublions-nous pas à quoi la prison aspire en premier lieu ? Car si elle incarne l'autorité et la punition, elle incarne également et surtout, l'espoir d'une réinsertion. L'espoir d'une remise en question, l'espoir d'une envie de changer. La prison, en son sein, indique le chemin de la rédemption.

Mais la rédemption, si on ne l'accorde pas, elle ne peut être totale et acquise. Et ne pas croire en la rédemption, c'est ne pas croire en l'humanité. C'est croire qu'un criminel né criminel et le sera à jamais. N'est-ce donc pas, finalement, se dire que la justice n’importe guère, qu'elle n'a pour rôle que d'enfermer les criminels et délinquants ?

En dépit de toutes ces protestations, Bertrand Cantat a su redonner ne serait-ce qu'un peu de sens à sa vie artistique. Détroit, formé en 2013 par Bertrand Cantat et Pascal Humbert a sorti Horizons, en novembre 2018 et sortait « Amor Fati », son premier album solo en décembre.

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