À première vue, le plateau d'Abu-Tartur n'a rien d'un spot pour requins. Cette étendue aride du désert occidental égyptien, à des centaines de kilomètres de la mer la plus proche, ne laisse rien deviner de son passé. Et pourtant, des paléontologues viennent d'y confirmer ce que les roches racontaient depuis longtemps : cet endroit était un océan.
Une équipe menée par Tarek Yassin, paléontologue à l'université du Caire, a publié ses résultats le 18 août dans la revue Cretaceous Research. Le titre de l'étude annonce la couleur : « Egyptian shark graveyard », le cimetière de requins égyptien.
14 dents ramassées entre 2020 et 2022
Les chercheurs n'en étaient pas à leur coup d'essai sur ce site. Ils y avaient déjà identifié deux espèces de requins-taupes lors de travaux précédents. Suffisant pour leur donner envie de revenir : là où plusieurs grands prédateurs cohabitent, c'est qu'il y avait de quoi les nourrir.
Lors d'expéditions menées entre 2020 et 2022, ils ont extrait 14 dents fossilisées supplémentaires des couches noires et jaunes de phosphate. Elles appartiennent à cinq espèces qui n'avaient jamais été repérées à Abu-Tartur, ce qui porte le total du site à sept espèces différentes.
Le détail qui a le plus marqué l'équipe, c'est la concentration. « Trouver des dents appartenant à sept espèces différentes de requins était particulièrement remarquable, surtout parce qu'elles ont toutes été découvertes au même endroit, au milieu d'un plateau entier », a expliqué Tarek Yassin à Live Science. Le chercheur parle d'une « surprise passionnante » : l'équipe savait que les zones riches en phosphate pouvaient contenir des fossiles de vertébrés marins, sans imaginer une telle diversité.

Une espèce jamais signalée en Afrique
Parmi les cinq nouvelles venues figure Scapanorhynchus raphiodon, un lointain parent du requin-lutin actuel, cet animal des profondeurs à la mâchoire projetable. L'espèce n'avait jamais été rapportée sur le continent africain. Deux autres, Serratolamna serrata et Squalicorax bassanii, n'avaient jamais été identifiées en Égypte. S'ajoutent à la liste Cretalamna maroccana et Squalicorax pristodontus.
Si les scientifiques travaillent presque toujours sur des dents quand il s'agit de requins fossiles, ce n'est pas un hasard : le squelette de ces animaux est constitué de cartilage, qui se fossilise très mal. Les dents, elles, se comptent par milliers au cours d'une vie et traversent les millions d'années sans trop de dégâts.
Quand l'Égypte était sous 170 mètres d'eau
Le plateau d'Abu-Tartur fait partie de la formation de Duwi, un ensemble rocheux du Crétacé supérieur qui court sur les déserts oriental et occidental égyptiens. Pendant le Crétacé, entre 145 et 66 millions d'années, la Terre était nettement plus chaude qu'aujourd'hui et le niveau des mers montait jusqu'à 170 mètres au-dessus du niveau actuel, selon le Muséum d'histoire naturelle de Londres. Une bonne partie du nord de l'Afrique se retrouvait donc sous une mer peu profonde.
Les roches du secteur sont gorgées de phosphorite, une roche sédimentaire qui se forme notamment à partir des coquilles et des os d'animaux marins. Autrement dit, un indicateur d'eaux riches en nutriments. Des fossiles de poissons, de tortues marines et d'autres reptiles marins avaient déjà été mis au jour dans la région.
Attention à l'image du « cimetière »
Le terme fait de l'effet, mais il faut le prendre avec des pincettes. Les auteurs de l'étude précisent que la découverte ne signifie pas que ces sept espèces ont vécu ensemble, encore moins qu'elles sont mortes au même endroit au même moment. La sédimentation était très lente à cet endroit : la couche de phosphate a compressé une longue période de temps sur quelques centimètres, mélangeant des restes venus d'époques et de milieux différents.
Ce que l'assemblage montre, en revanche, c'est qu'un écosystème marin très productif s'étendait le long de la bordure nord de l'Afrique à cette époque. D'autres gisements de phosphate, au Maroc et en Syrie notamment, livrent le même genre de diversité.
L'équipe compte poursuivre ses recherches sur le plateau et dans les zones alentour. « Nous pensons qu'il reste encore beaucoup à découvrir », glisse Tarek Yassin.
