Le Burkina Faso a adopté début juillet un décret qui interdit d'exposer l'image des personnes vulnérables à côté des dons qu'on leur distribue. Derrière cette mesure se cache le phénomène : le "poverty porn", similaire à une mise en scène de la misère devenue un fonds de commerce pour certaines stars des réseaux.
Début juillet, le gouvernement burkinabè a adopté un texte destiné à mieux encadrer l'aide humanitaire dans le pays. Au milieu des mesures administratives, une interdiction très concrète : on ne peut plus filmer une personne pauvre à côté du sac de riz qu'on vient de lui offrir. Officiellement, il s'agit de valoriser la personne plutôt que de la réduire à un bénéficiaire passif. Pour le dire plus simplement : arrêter d'exhiber les gens comme des trophées de générosité.
Le procédé n'a rien de neuf. Il remonte aux grandes campagnes des ONG dans les années 1980, à coups d'images choc : enfants faméliques, ventres gonflés, mouches sur le visage. Des visuels efficaces pour faire pleurer et faire donner, mais qui réduisaient des êtres humains à un cliché de détresse. Beaucoup de grandes organisations ont depuis abandonné ces méthodes.
Cependant, ce phénomène connaît un rebond spectaculaire à travers les réseaux sociaux avec des influenceurs qui aiment se donner le beau rôle. La bonté filmée est devenue un véritable business.

Le maître du genre s'appelle MrBeast. L'Américain est le youtubeur le plus suivi de la planète, avec plus de 400 millions d'abonnés. Il creuse des puits en Afrique, distribue des maisons, et a offert une opération de la cataracte à un millier de personnes aveugles, caméra braquée sur leurs larmes au moment où elles retrouvent la vue. La vidéo lui a valu une pluie de critiques : spectacle de la souffrance, exploitation de la vulnérabilité, et surtout "white saviorism".
L'influenceur français Dylan Thiry accusé de détournement de fonds humanitaires
Ce syndrome du sauveur blanc a été popularisé par l'écrivain nigérian-américain Teju Cole, dans un texte paru dans The Atlantic en 2012. Il y résume l'idée d'une formule cinglante : l'Afrique sert de toile de fond aux fantasmes d'héroïsme, un décor où les egos occidentaux viennent se projeter. Le Blanc généreux au centre de l'image, les populations locales en arrière-plan muet.
MrBeast s'en défend : c'est parce qu'il filme et monétise qu'il peut financer l'action suivante. Ses détracteurs répondent qu'une bonne action qui a besoin d'une caméra pour exister n'en est plus tout à fait une.

Côté français, le cas d'école est moins connu du grand public mais tout aussi parlant : Dylan Thiry. Cet ancien de la téléréalité, révélé par "Koh-Lanta", s'est reconverti en influenceur humanitaire. Dans ses vidéos, il apparaît face à des grappes d'enfants, déballe des jouets et distribue les câlins sur fond de musique larmoyante. Mais, le problème se situe hors champ.
Après plusieurs voyages, il a fondé fin 2021 une association pour les enfants de Madagascar et lancé des cagnottes qui ont récolté plus de 250 000 euros, avant leur dissolution. Plusieurs personnes ont porté plainte pour abus de confiance. Il est soupçonné d'avoir détourné une partie des fonds pour s'offrir des voitures de luxe. Il conteste et se dit victime d'acharnement. Son procès est attendu pour le mois de décembre 2026.
@dylanthiryoff Faire un voyage humanitaire, ce n’est pas seulement construire des puits, des écoles ou des mosquées. C’est aussi partager avec les habitants des choses qu’ils n’ont parfois jamais eu l’occasion de découvrir, comme le miel. Dans ce village très isolé, beaucoup d’entre eux n’avaient jamais goûté au miel de leur vie. Leur faire découvrir cette petite chose, voir leur curiosité, leurs sourires et leur bonheur, a été un moment rempli d’émotion, autant pour eux que pour moi. Alhamdoulillah. 🍯🥰
♬ original sound - Jeyah - Ya Nur
Autre facteur nouveau : l’intelligence artificielle. Certaines ONG génèrent désormais de fausses victimes, des familles qui n'existent pas, pour illustrer leurs appels aux dons sans demander le consentement de personne. Une dérive baptisée "pornographie de la pauvreté 2.0". Du "poverty porn" sans même de pauvres.
Ce que raconte ce décret burkinabè dépasse donc largement le Burkina Faso. Pour une fois, ce n'est pas l'Occident qui vient dire à l'Afrique comment se comporter. C'est un pays africain qui renvoie l'Occident à ses propres travers.
