Sur la photo prise juste après l'épandage, on ne voit qu'une épaisse couche brune, humide, étalée sur un terrain envahi d'herbes hautes. Deux ans plus tard, au même endroit, de jeunes arbres ferment presque entièrement le ciel. Entre les deux images, personne n'a planté quoi que ce soit.
Cette expérience a été menée en 2018 dans le sud du Costa Rica par deux écologues de l'université d'Hawaï, Rebecca Cole et Rakan Zahawi, avec des chercheurs de l'ETH Zurich. Sur une parcelle de 35 mètres sur 40, ils ont fait déverser 30 camions-bennes de pulpe de café, en une couche d'environ un demi-mètre d'épaisseur. Juste à côté, une parcelle de même taille a été laissée telle quelle pour servir de point de comparaison. Publiés en mars 2021 dans la revue Ecological Solutions and Evidence de la British Ecological Society, les résultats refont régulièrement le tour des réseaux sociaux.
Une herbe venue d'Afrique qui bloquait tout
Le terrain se trouve dans le canton de Coto Brus, sur une ancienne exploitation de café en cours de restauration pour la conservation. La région a été massivement déboisée à partir des années 1950 pour faire place aux plantations et aux pâturages. En 2014, la forêt n'y couvrait plus que 25 % du territoire.
Une fois abandonnées, ces terres ne redeviennent pas forcément des forêts. Sur le site de l'expérience, le sol était dominé par des graminées invasives, surtout une espèce africaine utilisée pour nourrir le bétail. Sans animaux pour la brouter, elle peut dépasser les 4 mètres de haut. Elle forme alors un tapis si dense que les graines des arbres tropicaux n'arrivent plus à s'installer. Le terrain peut rester bloqué à ce stade pendant très longtemps.
Un déchet que les producteurs donnent gratuitement
La pulpe de café n'a rien à voir avec le marc que l'on jette après avoir bu sa tasse, même si ce dernier a aussi ses usages au jardin. Le grain de café est la graine d'un petit fruit rouge ou jaune, la cerise de café. Pour la récupérer, les producteurs retirent la peau et la chair du fruit. Ces résidus représentent environ la moitié du poids d'une récolte.
Au Costa Rica, ils finissent généralement stockés sur des terrains où on les laisse se décomposer, et leur traitement coûte de l'argent. Pour les chercheurs, la matière première n'a donc rien coûté. Selon Rebecca Cole, les producteurs la cèdent gratuitement, et la seule dépense a été la location des camions.
L'idée ne sortait pas de nulle part. Au début des années 2000, Rakan Zahawi avait visité une autre expérience menée dans le nord du pays, où une usine de jus avait déversé des tonnes d'épluchures sur un pâturage d'une zone protégée. Il y avait vu une différence « du jour au lendemain » entre les zones traitées et les autres. Cette histoire, Demotivateur l'a racontée dans l'article consacré aux 12 000 tonnes de peaux d'orange retrouvées sous une forêt seize ans plus tard. Installé dans une région caféière, le chercheur a voulu savoir si les déchets de café pouvaient produire le même effet, et surtout à quelle vitesse.
Deux ans plus tard : 80 % contre 20 %
La réponse est arrivée beaucoup plus vite que prévu. Au bout de deux ans, les cimes des jeunes arbres couvraient 80 % de la parcelle traitée, contre 20 % sur la parcelle témoin. La végétation y était en moyenne quatre fois plus haute, et certains arbres atteignaient déjà environ 4,5 mètres. Les graminées invasives avaient disparu, alors qu'elles dominaient toujours le terrain voisin. Le sol, analysé avant l'épandage puis deux ans après, s'était lui aussi enrichi en nutriments.
Les résultats ont été spectaculaires. La zone recouverte d'une épaisse couche de pulpe de café s'est transformée en petite forêt en seulement deux ans, tandis que la parcelle témoin restait dominée par des graminées de pâturage non indigènes.
Rebecca Cole ne s'attendait pas à un tel résultat. Elle a raconté à National Geographic qu'elle était plutôt sceptique au départ et pensait simplement obtenir un carré d'herbe un peu plus verte.
Il faut des centaines d'années à une forêt tropicale pour repousser. Avoir des arbres aussi grands en seulement deux ans, c'est vraiment spectaculaire.
Comment un tas de pulpe devient une forêt

Le mécanisme ressemble à celui d'un compost géant. Sous le soleil tropical, la couche de pulpe chauffe. Selon Rakan Zahawi, quand on y plonge la main, ce n'est pas brûlant, mais c'est assez chaud pour étouffer l'herbe dessous. Privées de lumière et d'air, les graminées meurent jusqu'aux racines et aux rhizomes, et se décomposent.
En se mélangeant à la pulpe riche en nutriments, ces restes forment un sol fertile. Cette matière en décomposition attire les insectes, qui attirent à leur tour les oiseaux. Ces derniers laissent tomber des graines sur la parcelle, et le vent en apporte d'autres. Les arbres poussent ensuite seuls. Le chercheur résume la chose ainsi : pendant les deux ou trois premières années, le terrain ressemble à un vrai chantier, puis les jeunes plants surgissent d'un coup.
Trois conditions ont compté : une couche assez épaisse, un terrain assez plat pour que la pulpe ne soit pas emportée, et une saison sèche qui lui permet de bien « cuire ». Pour les chercheurs, cette méthode est bien moins lourde et moins coûteuse que la technique la plus courante, qui consiste à planter des arbres à la main.
Une méthode qui a ses limites
La méthode a pourtant des défauts, et Rebecca Cole ne les cache pas. Elle a grandi dans une ferme caféière costaricienne et reconnaît que la pulpe sent très mauvais. Elle attire aussi des nuées de mouches. La chercheuse s'inquiète également pour les cours d'eau : l'azote et le phosphore contenus dans la pulpe peuvent favoriser la prolifération d'algues, et le déchet peut contenir des traces de pesticides. L'expérience avait été volontairement installée loin de tout point d'eau.
Surtout, il s'agit d'une seule parcelle, sur un seul site. Les chercheurs le reconnaissent eux-mêmes : il faudra des essais à plus grande échelle et un suivi sur le long terme avant d'en faire une recette. Rebecca Cole veut aussi tester d'autres résidus agricoles. Selon elle, n'importe quel déchet de culture riche en nutriments et sans danger pour la santé humaine devrait produire des résultats comparables.
Source : Britishecologicalsociety
