Le 4 août 2013, James Howells fait du tri dans le bureau de sa maison de Newport, au Pays de Galles. Dans un tiroir, l'informaticien retrouve deux disques durs d'ordinateur portable. L'un est vide. L'autre contient ses documents, ses photos et un petit fichier baptisé wallet.dat. Il veut jeter le premier. C'est le second qui finit dans l'un des deux sacs-poubelle noirs qu'il laisse au rez-de-chaussée.
Selon le récit qu'il a présenté à la justice, il demande à sa compagne de l'époque de déposer les sacs à la décharge le lendemain. Elle refuse d'abord, et il se dit qu'il vérifiera leur contenu au réveil. Mais quand il se lève vers 9 heures, elle a changé d'avis : les sacs sont déjà à la décharge municipale de Docksway.
Treize ans plus tard, le disque n'a jamais été retrouvé. Et le site où il a atterri va changer de visage : la mairie de Newport prévoit de le recouvrir définitivement, avec un chantier estimé entre septembre et novembre 2026.
Une clé pour 8 000 bitcoins
Le fichier wallet.dat contenait la clé privée du portefeuille de James Howells, le code sans lequel personne ne peut déplacer ses bitcoins. D'après ses déclarations devant le tribunal, il a lancé le logiciel Bitcoin pour la première fois le 15 février 2009 et a miné 8 000 unités dans les semaines suivantes, quand la cryptomonnaie n'intéressait qu'une poignée de passionnés. Les premiers articles parus en 2013 évoquaient plutôt 7 500 bitcoins.
C'est la flambée d'octobre et novembre 2013 qui l'alerte : son portefeuille vaut alors environ 9 millions de livres. Il vérifie, comprend son erreur et rencontre un responsable de la décharge dès le 25 novembre. Au cours du 25 septembre 2026, autour de 84 400 dollars, ses 8 000 bitcoins représenteraient environ 675 millions de dollars, soit près de 580 millions d'euros. C'est nettement moins qu'à l'été 2025, quand la presse spécialisée les estimait à plus de 900 millions de dollars.
Ces bitcoins n'ont pas disparu. Ils restent inscrits sur la blockchain, le registre public de la cryptomonnaie, où les montants de chaque adresse sont visibles par tous. Il ne manque que la clé.
Pourquoi la justice a donné le disque dur à la mairie
Pendant des années, James Howells demande l'autorisation de fouiller le site. Il promet de financer les recherches et de reverser une partie du butin à la ville. En mai 2024, il finit par attaquer la mairie en justice : il réclame le disque dur, le droit de creuser, ou à défaut 495 millions de livres de compensation. Nous avions raconté la décision rendue en janvier 2025.
Le 9 janvier 2025, le juge Andrew Keyser rejette sa demande sans procès. Son raisonnement repose sur une loi de 1974 sur le contrôle de la pollution : tout objet déposé dans une installation de déchets de la collectivité devient la propriété de celle-ci. Le disque dur appartient donc à la mairie. Les bitcoins, eux, restent à James Howells, ce que les avocats de la ville ont reconnu sans détour. Mais sans le support, il ne peut rien en faire.
La situation n'est pas différente, en principe, de ce qu'elle serait si la clé privée avait été notée sur un morceau de papier déposé à la décharge.
Cette phrase du juge Keyser, traduite de l'anglais, résume l'impasse. Le magistrat écarte aussi l'argument selon lequel la compagne de James Howells aurait agi sans son accord. Il juge d'ailleurs loin d'être établi qu'elle n'avait pas son autorisation. Il relève enfin que l'action arrive plus de dix ans après les faits. En mars 2025, la cour d'appel refuse à son tour de rouvrir le dossier.
La mairie avance aussi des raisons concrètes. Son permis environnemental interdit de creuser. Une fouille exposerait en outre le site à des fuites polluantes et à des mouvements de terrain, et mettrait en danger le personnel et les riverains. Même la taille de la zone à fouiller fait débat. Un rapport rédigé en 2021 pour James Howells situait le disque, en 2013, dans environ 2 000 m² et 10 000 à 15 000 tonnes de déchets. L'informaticien parle aujourd'hui de 100 000 tonnes, sur un site que la presse décrit souvent comme renfermant 1,4 million de tonnes. Devant le tribunal, la mairie évoquait environ 350 000 tonnes.
Racheter la décharge, puis tout arrêter
En février 2025, James Howells apprend que la ville compte fermer la décharge au cours de l'exercice 2025-2026. Une ferme solaire a déjà été autorisée sur une partie du terrain. Il s'étonne publiquement de ce calendrier, alors que la mairie jugeait impossible d'ouvrir le site, et envisage de le racheter avec des investisseurs. À l'été, il propose de reprendre la parcelle où il situe le disque. Il s'engage aussi à assumer les obligations environnementales de cette parcelle après sa fermeture, qu'il estime à 25 à 30 millions de livres.
L'offre reste sans suite. Début août 2025, il annonce renoncer au terrain, tout en affirmant ne pas abandonner ses bitcoins.
Je ne cherche plus à acheter la décharge. Je ne cherche plus à la fouiller. Je ne cherche plus à dialoguer avec la mairie ou ses représentants.
Ces mots, confiés à Forbes Australia et traduits de l'anglais, accompagnent un nouveau projet : Ceiniog Coin, du nom d'un ancien mot gallois désignant le penny. L'idée consiste à émettre 800 milliards de jetons adossés, sur le papier, aux 8 000 bitcoins inaccessibles. Leur lancement était annoncé pour fin 2025. En parallèle, la société de production LEBUL, basée à Los Angeles, a acquis en avril 2025 les droits de son histoire pour une série documentaire intitulée « The Buried Bitcoin », dont la sortie était alors envisagée pour la fin de la même année.
Un chantier de 2,5 millions de livres
À Newport, le calendrier avance. Dans un avis de marché public publié en avril 2025, la mairie annonce des travaux de recouvrement de la décharge de Docksway, estimés à 2,5 millions de livres hors taxes. Le chantier est prévu du 1er septembre au 30 novembre 2026, avec une prolongation possible jusqu'à fin janvier 2027. Ces dates restent des estimations, et l'avis ne précise pas si la parcelle visée par James Howells est concernée par cette phase.
Le principe est connu : une fois l'exploitation terminée, les déchets sont scellés sous une couverture qui limite les fuites de gaz et de liquides. Sur une partie du terrain, la ville prévoit ensuite des panneaux solaires, destinés à alimenter ses nouveaux camions-poubelles électriques.
Le petit disque dur noir et argenté de 2,5 pouces, avec son étiquette blanche, devrait donc rester là où il se trouve depuis août 2013. Selon son propriétaire, il contient la seule copie de la clé d'une fortune que tout le monde peut voir et que personne ne peut toucher.
Source : Nationalarchives.gov.uk
