Elon Musk lève 3 milliards de dollars pour creuser 150 km de tunnels, alors qu'un seul de ses réseaux transporte réellement des passagers

The Boring Company vient de lever 3 milliards de dollars auprès des Émirats arabes unis, à une valorisation de 23 milliards.

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Sous le Las Vegas Convention Center, des Tesla se suivent à la file dans un boyau souterrain éclairé aux LED, à vitesse modérée, avec un conducteur humain au volant. C'est, à ce jour, le seul endroit de la planète où les tunnels d'Elon Musk transportent réellement des passagers.

Le 9 septembre, l'entreprise qui exploite ce réseau a annoncé avoir levé 3 milliards de dollars lors d'un tour de table de série D. L'opération valorise The Boring Company à 23 milliards de dollars, contre 5,675 milliards après sa série C d'avril 2022. Environ quatre fois plus en quatre ans.

Le tour est mené par les Émirats arabes unis et des entités d'investissement affiliées. Autour d'eux, une liste d'investisseurs qui ressemble à un annuaire du capital-risque mondial : Sequoia Capital, Andreessen Horowitz, Temasek, Valor Equity Partners, Vy Capital, Human Capital, Shamal Holding et Baron Capital.

Musk, lui, a accompagné l'annonce d'une formule dont il a le secret.

Vaincre les embouteillages est le combat de boss ultime. Même les humains les plus puissants au monde ne peuvent pas vaincre le trafic.

Ce que les Émirats achètent, et qui n'existe pas encore

La pièce maîtresse du deal n'est pas américaine. L'entreprise s'engage à construire plus de 150 kilomètres de tunnels à travers les Émirats arabes unis. Cela s'ajoute au Dubaï Loop, déjà attribué : une phase pilote de 6,4 kilomètres et quatre stations, dont le chantier doit démarrer fin 2026, avant une extension prévue à terme sur une vingtaine de kilomètres.

Autrement dit, le pays qui mène la levée de fonds est aussi le principal client des travaux qu'il finance. Et aucun tunnel de passagers n'est encore ouvert sur place. La production des éléments préfabriqués du pilote de Dubaï a commencé, indique l'entreprise, mais tout le reste relève du plan.

Las Vegas, la seule vitrine qui fonctionne vraiment

Le Vegas Loop, lui, existe. Il a désormais transporté plus de quatre millions de passagers, et le comté de Clark a validé un réseau pouvant atteindre 123 stations après en avoir approuvé 19 nouvelles. L'entreprise a annoncé début septembre avoir lancé le creusement de son 14e tunnel dans la ville, le 25e au total, ajouté des Cybertrucks à sa flotte et commencé des trajets limités vers l'aéroport.

Reste le reproche qui colle au projet depuis 2021 : il s'agit toujours de voitures conduites par des humains, dans un tunnel étroit, et l'entreprise n'a jamais publié la démonstration promise que son système serait plus efficace qu'un transport en commun classique sur le même trajet.

Un deuxième chantier avance toutefois, et il est techniquement plus difficile. À Nashville, le Music City Loop a obtenu son permis d'État le 25 février 2026, et le forage a commencé le jour même. Il s'agit du premier chantier de l'entreprise en roche dure. En août, deux tunneliers Prufrock creusaient simultanément, un troisième étant en assemblage final au Texas.

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Une décennie de tunnels annoncés et jamais creusés

C'est le point que la valorisation doit digérer. Depuis 2017, The Boring Company a annoncé une douzaine de projets urbains. Un seul transporte des voyageurs.

Le plus spectaculaire devait relier le centre de Chicago à l'aéroport O'Hare, dévoilé en 2018 sous la mairie de Rahm Emanuel, avec des navettes à 240 km/h et une facture d'environ un milliard de dollars assumée par l'entreprise. Il n'a jamais eu ni financement ni contrat signé, et il était enterré en 2019. La liaison Washington-Baltimore, annoncée en 2017, a obtenu des autorisations conditionnelles du Maryland avant de disparaître discrètement du site de l'entreprise. En Californie, un connecteur d'aéroport à Ontario chiffré 45 millions de dollars a dérivé vers 500 millions, et l'entreprise s'est retirée plutôt que d'affronter une étude d'impact environnemental. À San Antonio, l'autorité de transport avait retenu Boring en 2022 pour une liaison de 14 kilomètres entre l'aéroport et le centre-ville : elle a ensuite expliqué que la société avait tout simplement cessé de répondre à ses e-mails. Le projet est mort en 2023.

À Los Angeles, le tunnel test de Sepulveda et le « Dugout Loop » du Dodger Stadium ont été abandonnés face à l'opposition des riverains et aux procédures d'autorisation.

La clause inhabituelle glissée dans le tour de table

Cinq jours avant l'annonce officielle, le Wall Street Journal a révélé un détail qui éclaire le reste. Certains investisseurs admis dans ce tour de table ne devaient pas seulement signer un chèque : il leur était demandé d'aider l'entreprise à recruter des salariés, ou de faciliter son développement commercial, par exemple en la mettant en relation avec des responsables publics dans les villes où elle espère creuser. Des descriptions de postes à pourvoir leur ont été transmises. Et s'ils ne tiennent pas leur part, l'entreprise se réserve le droit de racheter une partie de leurs actions.

Interrogé sur X, Musk a confirmé l'existence de cet arrangement d'un seul mot, selon plusieurs médias spécialisés : « True ».

La clause dit quelque chose de précis sur ce qui manque à The Boring Company. Ce n'est pas le capital : il est arrivé en masse, à un prix quadruplé. Ce sont les permis, les interlocuteurs en mairie et les ingénieurs. Dans ce métier, le tunnelier n'a jamais été le goulot d'étranglement.

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Manon Moreau

Au sujet de l'auteur :

Journaliste polyvalente, Manon couvre aussi bien l'actualité chaude que les sujets de société, la culture et la vie pratique. Elle privilégie les angles concrets, les sources croisées et les explications accessibles, quel que soit le thème traité.